Un point d’interrogation plane sur le rôle joué par le dollar américain

Par Nick Beams
28 avril 2011

L’annonce faite par l’agence de notation Standard and Poor’s qu’elle avait abaissé sa perspective de la dette américaine à « négative » a fait frémir les marchés financiers mondiaux. La décision signifie qu’il y a à présent une chance sur trois que la dette américaine même soit dégradée au cours des deux prochaines années – un événement qui est sans précédent.

Mais ce qui est remis en question par la décision de S&P c’est plus que l’état de l’économie et des finances du gouvernement américains. Avec la dette américaine, considérée comme étant la plus sûre du monde, toute dégradation signifie que le rôle du dollar américain comme monnaie de réserve mondiale sera sérieusement compromis sinon complètement abandonné.

En réaction à la décision et au manque de confiance grandissant dans les monnaies papier, le prix de l’or a franchi un nouveau record en grimpant à plus de 1.500 dollars l’once.

Au cours de la dernière décennie, le rôle du dollar comme pivot du système financier mondial a de plus en plus fait l’objet d’un examen minutieux, au fur et à mesure de l’augmentation de la dette américaine et du creusement du déficit de la balance des paiements, en nécessitant des flux de capitaux de plus importants du reste du monde, notamment en provenance de la Chine. Mais, tant que l’économie mondiale continuait de croître, ces inquiétudes étaient quelque peu passées inaperçues. Les choses ont commencé à changer avec le déclenchement de la crise financière en 2008 qui a révélé au grand jour la décrépitude – pour ne pas parler de la criminalité avérée – existant au cœur du système financier américain.

L’inquiétude au sujet du rôle du dollar américain est attisée par le fait que, loin d’être résolue, la crise financière mondiale qui avait débuté y a deux ans et demi avec l’effondrement de Lehman Brothers a tout simplement subi une mutation.

Le week-end dernier, le financier milliardaire, George Soros, a mis en garde que la présente situation était plus déconcertante et moins prévisible qu’elle ne l’était au plus fort de la crise financière. « Il existe certainement un nombre de situations intenables et qui persistent néanmoins et les autorités n’essaient pas nécessairement de les résoudre mais tentent simplement de gagner du temps. Nous nous trouvons dans cette situation sans être confrontés à un effondrement immédiat ou à une solution immédiate. »

Suite à la décision de S&P, Maurice Newman, l’ancien président de la bourse australienne, Australian Securities Exchange (ASX), a prévenu que l’économie mondiale vit au-dessus de ses moyens et va vers un choc cataclysmique dans les huit prochaines huit années.

« Près de trois ans après la crise financière mondiale, l’économie mondiale est toujours en réanimation malgré les milliards de dollars de relance budgétaire et d’assouplissement monétaire, » a-il-dit lors d’un récent déjeuner d’affaires. La volatilité des marchés financiers « créera une crise » menant à « une dislocation à grande échelle des marchés commerciaux et financiers. » Il a prédit que la crise entraînerait la fin du rôle joué par le dollar américain comme monnaie de réserve mondiale.

Des initiatives allant dans cette direction sont déjà en cours.

La semaine passée, lors du troisième sommet du groupe BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud –, un communiqué a été publié déclarant que la crise financière mondiale avait « révélé les insuffisances et les déficiences de l’actuel système monétaire international » et a appelé à une réforme se fondant sur « un système de monnaie de réserve international élargi pour garantir la stabilité et la sûreté. »

Le communiqué a indiqué les principales raisons de l’actuelle détérioration : la contradiction inhérente à la dualité du rôle du dollar américain – à la fois comme monnaie nationale et comme monnaie mondiale. Afin de soutenir le système financier américain en couvrant ses pertes à hauteur de milliards de dollars – tout comme le renforcement de la position des banques américaines alors qu’elles luttent pour des parts de marché – la Réserve fédérale américaine a mis à la disposition des centaines de milliards de dollars en crédits bon marché par le biais de son soi-disant programme d’assouplissement quantitatif.

Ceci a toutefois créé des problèmes majeurs pour d’autres économies. De l’argent a afflué dans leur système financier, entraînant une inflation sur les denrées alimentaires et autres produits tout en créant des bulles spéculatives touchant des actifs, notamment des biens immobiliers.

Le communiqué du BRICS a appelé à ce que « une plus grande attention » soit accordée aux « risques de l’afflux de capitaux massifs transfrontaliers auxquels sont confrontées les économies émergentes » en mettant en garde qu’une « volatilité excessive » des prix des produits représentait un risque pour la reprise économique mondiale.

L’appel du groupe BRICS pour un nouveau système international de monnaie de réserve n’est pas seulement une réaction au processus mis en branle par la crise financière mondiale, il reflète aussi des développements à long terme, notamment le changement dans les positions relatives des Etats-Unis et des soi-disant puissances émergentes au sein de l’économie mondiale.

Durant la première décennie du vingt-et unième siècle, les pays du BRICS auraient atteint en moyenne une croissance annuelle de plus de 8 pour cent contre à peine 2,6 pour cent pour les pays industrialisés. La récente annonce que la Chine a remplacé les Etats-Unis comme première économie manufacturière est symptomatique de ce changement. La part de l’économie mondiale du groupe BRICS est passée de 17,7 pour cent au début de la décennie à 24,2 pour cent en 2009 alors qu’en termes de croissance additionnelle mondiale, la part du groupe BRICS a grimpé de quasiment zéro en 1999 à plus de 60 pour cent l’année dernière.

Le groupe BRICS réclame une nouvelle monnaie de réserve internationale en rappelant les propositions faites par l’économiste britannique John Maynard Keynes lors des discussions aboutissant aux accords de Bretton Woods de 1944. Keynes préconisait un système financier fondé sur une monnaie internationale, le « bancor », et pas une monnaie nationale spéciale. Les Etats-Unis avaient toutefois utilisé leur dominance économique pour rejeter cette proposition et le dollar américain était devenu la monnaie mondiale. Le système s'ancrait sur une décision selon laquelle le dollar américain serait rattaché à l’or au prix de 35 dollars l’once.

Le nouveau système n’était pas une solution permanente. Au fur et à mesure que le commerce mondial s’étendait et que les investissements étrangers américains ainsi que les dépenses militaires à l’étranger croissaient, la masse des dollars en circulation sur les marchés internationaux dépassaient de loin les réserves en or détenues par les Etats-Unis. En août 1971, le président américain Richard Nixon supprima la garantie or du dollar américain.

Durant les 40 dernières années, le système financier international a néanmoins fonctionné avec le dollar américain comme monnaie mondiale. Cela ne fut possible qu’en raison de la relative supériorité économique des Etats-Unis par rapport à leurs rivaux. Mais, la supériorité a à présent été minée et le système financier international repose sur la monnaie de l’un des plus gros débiteurs du monde.

Toutefois, le dollar ne sera pas remplacé par une quelconque forme de nouvelle monnaie conçue par le groupe BRICS ou tout autre regroupement de puissances capitalistes. Au contraire, les tempêtes et les crises financières actuelles résulteront, tout comme dans les années 1930, en une fragmentation croissante de l’économie mondiale en monnaies nationales rivales et en blocs commerciaux. Comme jadis, la conséquence de ces divisions sera une exacerbation des conflits économiques et politiques et qui conduiront finalement à la guerre.

Le seul moyen d’empêcher une telle catastrophe mondiale est de développer un mouvement politique international de la classe ouvrière fondé sur un programme révolutionnaire pour le renversement de l’ordre capitaliste dépassé et de ses « grandes puissances » rivales, dans le but d’utiliser rationnellement les forces productrices mondiales dans le cadre d’une économie socialiste internationale consciemment planifiée.

(Article original paru le 23 avril 2011)