Une Alliance sociale pour défendre les privilèges de la bureaucratie syndicale québécoise

Par Laurent Lafrance
17 janvier 2011

Les grandes centrales syndicales du Québec, d’autres syndicats, et deux grandes associations étudiantes ont publié au début de novembre une déclaration, « Un autre Québec est possible », pour lancer leur Alliance sociale. La raison d’être de cette nouvelle coalition est supposément de faire « contrepoids au discours de droite » qui gagne en importance au Québec depuis plusieurs années.

Caractérisé dans les médias comme « une guerre à la droite », ce regroupement a plutôt pour objectif réel de défendre les intérêts et la position privilégiée des bureaucraties syndicales petites-bourgeoises alors qu’on augmente l’exploitation des travailleurs.

La FTQ, la CSN et les autres organisations syndicales faisant partie de l’Alliance sociale font certaines critiques des politiques de l’actuel gouvernement du Québec, formé par le Parti libéral. Mais, la droite à laquelle s’oppose ce regroupement, ce n’est pas le Parti libéral de Jean Charest ou le Parti québécois de Pauline Marois, les deux partis ayant formé alternativement le gouvernement provincial depuis 1970 et ayant instauré des compressions brutales dans les dépenses publiques pour diminuer les impôts des grandes entreprises et des mieux nantis.

Surtout, cette Alliance n’est pas un instrument pour mobiliser les travailleurs comme une force politique indépendante en défense de leurs acquis et de leurs intérêts. À ce jour, l’Alliance ne propose même pas de mener une véritable campagne de protestation, ne parlons pas d’organisation de grèves ou d’autres gestes syndicaux. Plutôt, l’Alliance cherche à faire « contrepoids » dans le milieu de la politique officielle à la section grandissante des élites québécoises qui appellent ouvertement pour la marginalisation de la bureaucratie syndicale. Depuis longtemps, les appareils syndicaux jouent un rôle clef dans l’élaboration des politiques de la bourgeoisie québécoise.

L’Alliance sociale veut contrer l’influence d’une section de l’élite québécoise qui se vante d’être le champion des politiques néolibérales et qui s’identifie avec le Parti républicain aux États-Unis, si ce n’est sa faction plus à droite, le Tea Party. Parmi ceux-là, on trouve l’Action démocratique du Québec (ADQ), Pierre-Karl Péladeau et les chroniqueurs de son Journal de Montréal, le Réseau Liberté-Québec, l’ex-ministre conservateur fédéral Maxime Bernier, et l'Institut économique de Montréal (un think tank de droite) et son président, l’ancien président du Conseil du patronat du Québec, Michel Kelly-Gagnon.

Ces porte-parole de la droite sortent des boules à mites un antisyndicalisme comme on n'en n'avait pas vu au Québec depuis Duplessis. En attaquant les syndicats, ils ont deux cibles en vue, mais certains d’eux sont si bornés par leur hostilité viscérale à toute mention d’un geste de la classe ouvrière qu’ils ne font pas la différence entre les deux.

Leur principale cible, et de loin, est ce qui reste des programmes de l’État providence que la classe ouvrière a arraché à la bourgeoisie dans les années 1960 et 1970, une période de luttes syndicales militantes qui ont souvent dépassé, ou menacé de dépasser, les limites du syndicalisme.

La droite néolibérale et populiste s’oppose aussi au système institutionnalisé de collaboration entre la grande entreprise, le gouvernement et les syndicats qui a été développé au Québec, particulièrement sous le premier gouvernement péquiste de René Lévesque. Ce système de collaboration tripartite a plus tard été considéré comme un rouage essentiel du « modèle québécois » de développement économique et de la politique du « consensus national ».

Ce système a longtemps rendu de grands services à la bourgeoisie, incorporant toujours plus étroitement les syndicats dans l’imposition de l’austérité capitaliste à la classe ouvrière. Il ne suffit que de rappeler le rôle qu’ont joué les syndicats pour aider le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard à imposer ses coupes massives dans les dépenses sociales, éliminant des dizaines de milliers d’emplois du secteur public et coupant dans les prestations d’aide sociale au nom du « déficit zéro ».

Mais dans un contexte où la concurrence capitaliste devient de plus en plus féroce, des sections de la bourgeoisie sont mécontentes des diverses miettes qui reviennent à la bureaucratie syndicale dans le cadre du système de la collaboration tripartite institutionnalisée. Comme exemples d'un irritant majeur pour la bourgeoisie, on trouve les fonds d'investissement sous contrôle syndical, le Fonds de solidarité de la FTQ et Fondaction de la CSN qui bénéficie d'importants avantages fiscaux par rapport aux autres fonds communs de placement et, de cette façon, offrent une source précieuse d'enrichissement aux bureaucraties syndicales.

Les dirigeants syndicaux sont de plus en plus nerveux dans la situation actuelle. D'un côté, l'intensification de la lutte des classes les force à jouer encore plus ouvertement leur rôle de défenseur des capitalistes et de l'autre, les sections les plus à droite du capital menacent certains de leurs privilèges.

La crainte de la bureaucratie syndicale d'être marginalisée a été augmentée par la décision de la direction du Parti québécois plus tôt cette année d'abolir leur club politique au sein du PQ, Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre (SPQ libre). Un groupe de fonctionnaires syndicaux bien connus avaient fondé ce club avec le soutien du chef du PQ de l’époque, Bernard Landry, pour signaler leur appui au PQ après la débandade électorale de ce parti en 2003 après qu’il ait formé le gouvernement le plus à droite depuis 1960. Le fait que la dissolution ait été imposée par Pauline Marois, proche de la bureaucratie syndicale (son mari, Claude Blanchet, et l’ex-PDG du Fonds de solidarité de la FTQ), n’a fait qu’accroitre leur alarme. Les dirigeants syndicaux craignent aussi que le scandale entourant la corruption dans la construction, dans laquelle les syndicats sont impliqués, soit utilisé par les antisyndicalistes pour limiter leur influence et leurs postes dans les institutions gouvernementales et étatiques.

Avec leur Alliance sociale, les instances syndicales cherchent à justifier leurs privilèges à l’élite québécoise, en démontrant qu’ils sont toujours des partenaires utiles. En s’opposant aux Péladeau et compagnie, ils tendent la main au gouvernement libéral et au PQ pour offrir leur aide pour que le Québec soit concurrentiel et aiment rappeler que fois après fois depuis le début des années 1980 ils ont aidé à garder « la paix sociale. » En d'autres mots, ils ont étouffé tout mouvement d’opposition des travailleurs aux politiques de droite des péquistes et des libéraux et aux attaques sur les salaires et les conditions de travail dans le secteur public et privé. Par exemple, les enseignants ont dû défier seuls le décret du PQ en 1982 qui coupait leur salaire de 20 pour cent, tout comme les infirmières en 1999 lorsqu'elles se sont rebellées contre les coupes budgétaires du gouvernement péquiste de Lucien Bouchard. En 2003-04, les syndicats ont sabordé le mouvement pour une grève générale contre la première série de mesures de droite du gouvernement Charest.

En s’associant avec les organisations étudiantes pour former l’Alliance sociale, la bureaucratie syndicale cherche à se positionner pour garder le contrôle sur le mouvement d’opposition aux plans du gouvernement d’augmenter rapidement les frais de scolarité. En effet, la bureaucratie craint qu’une mobilisation étudiante ne devienne l'étincelle d'une contre-offensive de la classe ouvrière et, au même moment, espère se montrer indispensable pour le gouvernement Charest en agissant comme force modératrice sur les étudiants. Il faut se rappeler qu’il y a cinq ans, les chefs syndicaux sont intervenus pour mettre un terme à la plus longue grève étudiante de l’histoire du Québec. Henri Massé, alors à la tête de la FTQ, avait affirmé : « C'est clair que les associations étudiantes, si elles veulent négocier, devront faire des compromis. On ne peut pas régler des affaires comme ça sans compromis. »

La lecture d’« Un autre Québec est possible » ne laisse aucun doute que l’Alliance sociale défend inconditionnellement le système capitaliste et les intérêts de la bureaucratie syndicale dans ce système. L'ensemble de l'argument accepte le cadre fixé pour les débats au sein de l'élite dirigeante : le budget du Québec doit s'équilibrer par des hausses de frais et de taxes et des coupes dans les dépenses sociales sans remettre même un peu la mainmise de la grande entreprise et des riches sur l'économie ; et l'économie du Québec doit devenir plus compétitive, c'est-à-dire plus profitable pour les propriétaires du capital.

La déclaration débute en critiquant la « pensée dominante qui répète inlassablement des mantras prônant le désengagement de l’État, la privatisation des services publics, le laisser-faire économique et le tout au marché ».

C’est un bel exemple de démagogie. Lors du dernier budget du gouvernement libéral au printemps 2010, au beau milieu des négociations du secteur public, qui annonçait une hausse des taxes et des tarifs, le non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux dans tout le secteur public, et la compression des dépenses, les syndicats avaient limité leurs critiques à une conférence de presse, dans laquelle ils insistaient que rien ne semblait barrer la route à un renouvellement rapide et sans grève du contrat de travail du demi-million de travailleurs du secteur public. « Je ne dis pas que ce budget ferme la perspective de négociation. Ce serait faux. Tout l'espace est là », lançait Claudette Carbonneau, la présidente de la CSN.

Les syndicats ont finalement abandonné la revendication initiale d’une augmentation des salaires de 11,25 pour cent sur trois ans, pour ensuite forcer les travailleurs à accepter l’offre du gouvernement d’une augmentation de 6 pour cent sur cinq ans soit une augmentation inférieure au taux d’inflation. À cause de l’inflation, ces « augmentations » représentent une diminution de salaire dans les faits. (Il est toutefois prévu que l'augmentation pourrait être plus importante dans le cas où la croissance du produit intérieur brut serait plus rapide que celle qu'a connue le Québec dans les dernières décennies.)

Les dirigeants syndicaux, dans un enthousiasme débordant non partagé par les travailleurs, avaient déclaré que l’entente était « historique ». « Historique parce qu'on a réussi à [boucler] ça en six mois, parce qu'il n'y a pas eu de loi spéciale et parce qu'à l'avenir, les employés de l'État pourront bénéficier de la croissance économique » soulignait Michel Arsenault, président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), la plus grande centrale syndicale québécoise.

L’Alliance sociale ne demande pas au gouvernement l’arrêt des compressions budgétaires tous azimuts et conseille seulement que « Pour retrouver l’équilibre budgétaire, nous devons envisager un échéancier plus long. »

Ensuite, il est proposé en guise d’équité des mesures fiscales de reprendre ce qui existe déjà au niveau fédéral, soit d’introduire un 4e palier de 28 pour cent à la table d’imposition pour les revenus imposables supérieurs à 127 000 $. À ce point-ci, le dernier palier est de 24 pour cent pour les revenus supérieurs à 76 770 $. Les syndicats savent très bien que cette demande ne sera probablement jamais réalisée. Tant les libéraux que les péquistes orientent leur programme dans son ensemble vers la réduction des impôts et des taxes pour les riches et les entreprises.

Finalement, après avoir souligné que les syndicats sont « conscients des difficultés auxquelles la société québécoise est confrontée », la déclaration mentionne que pour encourager « le savoir-faire québécois » puis reconnaître « la vitalité de nos entreprises de service » il faut « mettre en place le dialogue social » et privilégier la « véritable contribution des travailleurs au développement de l’organisation du travail et de l’innovation dans les entreprises ». En d’autres mots, ils appellent pour l’intensification de la collaboration tripartite, avec le but de créer des compagnies fortes, surtout fortement rentable. En donnant aux syndicats un rôle plus important dans l'organisation du travail et l'innovation, c'est-à-dire dans l'augmentation de la productivité par l'augmentation des cadences et des changements de la réglementation du travail, les bureaucrates espèrent montrer à la grande entreprise et au gouvernement qu'ils sont leur meilleur partenaire.

Les syndicats québécois ont une longue histoire d'invoquer la menace de la droite pour justifier que la classe ouvrière soit subordonnée aux politiques de la bourgeoisie. Pendant plusieurs années, les syndicats ont demandé aux travailleurs de soutenir le PQ en opposition aux libéraux. Plus récemment, ils ont encouragé de soutenir les libéraux, le « moindre mal » contre l'ADQ, un parti populiste de droite.

En fait, la bourgeoisie dans son ensemble, au Québec comme dans tout le Canada, se rue vers la droite. Peu importe leurs désaccords sur la tactique à prendre, Charest, Marois et la droite populiste et néolibérale sont tous d'accord sur un point : la classe ouvrière doit payer pour la crise capitaliste.

Les travailleurs au Québec doivent briser politiquement et organisationnellement avec les syndicats pro-capitalistes et de concert avec les travailleurs de tout le Canada développer une contre-offensive de la classe ouvrière contre l'assaut de la grande entreprise sur les emplois, les salaires, les services publics et les droits des travailleurs. Un tel mouvement utilisera l'action syndicale et les autres formes de résistance de la classe ouvrière. Mais de tels gestes n'auront un impact durable que s'ils sont liés à une lutte pour un gouvernement ouvrier qui se consacrera à réorganiser radicalement la vie économique pour faire passer les besoins sociaux avant les profits.