La politique de l'opportunisme: l'extrême gauche en France

Introduction: Trotskysme et centrisme

Par Peter Schwarz
4 mai 2004

Le texte suivant introduit l’article « L'Extrême gauche en France ».

La question posée de façon extrêmement urgente dans toute l'Europe et dans le monde entier est la construction de la Quatrième internationale. Les partis sociaux-démocrates et staliniens ainsi que les syndicats n'ont aucune réponse aux problèmes, aux dangers, au déclin social et à la menace de guerre auxquels est confrontée la population. Ils font eux-mêmes à présent partie du problème et font énergiquement avancer la démolition des acquis sociaux et démocratiques. Des millions d'électeurs et d'adhérents leur ont tourné le dos et recherchent une issue. Les manifestations de masse contre la guerre en Irak et les mouvements de contestation continuels contre la destruction des acquis sociaux dans presque tous les pays européens le montrent.

Mais la résistance spontanée face à cette destruction sociale et à la guerre ne peut pas, à elle seule, fournir une perspective solide. Seul un parti ayant tiré les leçons des victoires et des défaites du prolétariat au vingtième siècle peut le faire. C'est là, précisément, l'importance de la Quatrième internationale. Issue de l'Opposition de gauche contre le stalinisme dirigée par Trotsky, la Quatrième internationale a défendu le programme marxiste de l'internationalisme socialiste contre le réformisme, le stalinisme et le centrisme.

Dans ce contexte, la situation en France exige la plus grande attention. Au premier tour de l'élection présidentielle, le 21 avril 2002, près de trois millions de personnes votèrent pour des candidats se présentant comme trotskystes ­ Arlette Laguiller de Lutte ouvrière (LO), Olivier Besancenot de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), et Daniel Gluckstein du Parti des Travailleurs (PT). Dans un pays où le stalinisme a longtemps dominé la classe ouvrière, ces candidats dits trotskystes obtinrent trois fois plus de voix que Robert Hue, le candidat du Parti communiste (PCF). Ce résultat montre qu'après des années d'expériences amères avec les staliniens et les sociaux-démocrates une partie considérable de la classe ouvrière et de la jeunesse cherche une réponse révolutionnaire aux problèmes sociaux et politiques.

Mais les organisations de l'extrême gauche, LO, la LCR et le PT n'apportent aucune réponse. Leur politique n'a rien à voir avec les traditions révolutionnaires de la Quatrième internationale. Comme nous allons le montrer dans cette série d'articles, elles ont déjà toutes les trois, il y a des décennies et à des tournants décisifs de l'histoire, rompu avec le programme de la Quatrième Internationale. Leur politique actuelle rappelle de façon funeste le centrisme combattu énergiquement par Trotsky durant les dernières années de sa vie.

Le centrisme qui se développa dans les années trente devint l'obstacle décisif empêchant une rupture d'avec le réformisme et le stalinisme. Après la défaite de la classe ouvrière allemande en 1933 et le développement vers la droite de l'internationale communiste qui s'ensuivit, de nombreux travailleurs progressistes cherchèrent une nouvelle orientation révolutionnaire. Le centrisme s'adapta à ce besoin et tout en tendant en paroles vers la révolution, refusa de rompre de façon conséquente avec les appareils réformistes et staliniens.

Le POUM espagnol, Parti ouvrier d'unité marxiste d'Andrés Nin, est un exemple classique d'organisation centriste. Trotsky définit le POUM ainsi: « Pas un seul jour les chefs du POUM n'ont essayé de jouer un rôle indépendant; ils ont tout fait pour garder le rôle de bons amis 'de gauche' et de conseillers des chefs des organisations de masse » (1). Nin avait souvent insisté sur son accord général avec Trotsky, mais aux tournants décisifs de la révolution espagnole, il s'adapta au stalinisme et contribua ainsi de façon déterminante à sa défaite. En 1936, au plus fort de la vague révolutionnaire, Nin entra même dans le gouvernement de Front populaire catalan qui étrangla la révolution.

Le pendant du POUM en France fut le Parti socialiste ouvrier et paysan. Ce parti, qui fut fondé par Marceau Pivert en 1938 et qui ne survécut pas au déclenchement de la deuxième guerre mondiale, marqua de façon déterminante les méthodes politiques, les conceptions et les habitudes que l'on trouve encore aujourd'hui dans les organisations d'extrême gauche françaises. Dans une lettre adressée a Daniel Guérin, Trotsky écrivit à propos du PSOP: « Le centrisme de gauche surtout dans des conditions révolutionnaires, est toujours prêt à adopter en paroles le programme de la révolution socialiste et n'est pas avare de phrases ronflantes. Mais la maladie fatale du centrisme est de n'être pas capable de tirer de ces conceptions générales de courageuses conclusions tactiques et organisationnelles. Elles lui semblent toujours prématurées. » (2)

Comme le POUM, le PSOP soutint la révolution en paroles tandis qu'il restait lié politiquement, socialement et moralement au milieu corrompu de la social-démocratie et du stalinisme. Dans une lettre à Alfred Rosmer, Trotsky insistait en 1939 pour dire que: « Le plus difficile et le plus important à l'époque que vit la France est de se libérer de l'emprise de l'opinion publique bourgeoise, de rompre intérieurement avec elle, de ne pas craindre son poison, ses mensonges, ses calomnies, comme de mépriser ses louanges et son obséquiosité. Ce n'est que dans ces conditions que l'ont peut s'assurer la liberté d'action nécessaire, entendre la voix révolutionnaire des masses et de se mettre à leur tête pour l'assaut décisif » (3). Le PSOP en était organiquement incapable.

Marceau Pivert, son fondateur avait été à la tête de la tendance Gauche révolutionnaire au sein du Parti socialiste (SFIO) jusqu'au milieu des années trente. En 1934, après la défaite du prolétariat allemand il se rapprocha des trotskystes et soutint leur revendication de front unique ouvrier. Lorsque les trotskystes français entrèrent dans la SFIO et y travaillèrent de l'été 1934 à l'été 1935 afin d'y gagner à leur programme des membres se dirigeant vers la gauche, Pivert entretint des rapports étroits avec eux. Il exprima à plusieurs reprises son accord en paroles avec Trotsky.

En 1936, au sommet de la grève générale qui eut lieu sous le gouvernement du Front populaire, Pivert annonça même de façon enthousiaste dans un article intitulé « Tout est possible » le début de la révolution. Il écrivit: « Les masses sont beaucoup plus avancées qu'on ne l'imagine; elles ne s'embarrassent pas de considérations doctrinales compliquées, mais d'un instinct sûr, elles appellent les solutions les plus substantielles, elles attendent beaucoup [...] les opérations chirurgicales les plus risquées entraîneront son consentement; car elles savent que le monde capitaliste agonise et qu'il faut construire un monde nouveau si l'on veut en finir avec la crise, le fascisme et la guerre. » (4)

Tandis que Pivert rédigeait ces lignes, il remplissait des fonctions importantes dans le gouvernement du Front populaire qui étouffa la vague révolutionnaire et il y resta. Dans le cabinet de Léon Blum, il était responsable du contrôle politique de la radio, de la presse et du cinéma. Il ne se sépara jamais de la social-démocratie, ni politiquement ni de façon organisationnelle, et finit par prendre ouvertement position contre la Quatrième Internationale.

Ce qui est également caractéristique dans le refus de Pivert de rompre avec le milieu des dirigeants ouvriers officiels c'est son appartenance à une loge maçonnique. Trotsky accordait une signification symptomatique à cette circonstance et il la commenta en ces mots: « Dans la franc-maçonnerie se réunissent des gens de différentes classes, de différents partis, avec des intérêts différents et avec des fins personnelles différentes. Tout l'art de la direction de la franc-maçonnerie consiste à neutraliser les tendances divergentes et à aplanir les contradictions entre les groupes et les cliques (dans l'intérêt de la 'démocratie' et de l' 'humanité', c'est-à-dire de la classe dominante). On s'habitue ainsi à parler à haute voix de tout, sauf de l'essentiel. Cette morale fausse, hypocrite, frelaté, imprègne en France, directement ou indirectement, la majorité des chefs ouvriers officiels. » (5)

Les traditions centristes du PSOP continuèrent bien après que celui-ci ait cessé d'exister. Il y a en France des milliers de personnes pour lesquelles ce genre de centrisme ne représenta qu'une étape de leur passage dans le camp bourgeois et qui ont aujourd'hui des fonctions de premier plan dans la vie politique et économique. Beaucoup d'entre eux se dirent même pendant un certain temps « trotskystes » - par exemple l'ancien premier ministre socialiste Lionel Jospin, qui fut pendant 20 ans actif dans l'OCI de Pierre Lambert (aujourd'hui une partie du PT), le rédacteur en chef du journal Le Monde, Edwy Plenel (qui fut dix ans dans la LCR) et les fondateurs de la FNAC, André Essel et Max Théret.

Dans toutes les organisations de l'extrême gauche française on trouve les caractéristiques typiques du centrisme à la Marceau Pivert: l'habitude de parler en termes grandiloquents « de tout sauf de l'essentiel », l'adaptation à l'opinion bourgeoise officielle, les rapports étroits avec le milieu des représentants ouvriers officiels et même, dans le cas du PT, qui a des rapports étroits avec la loge du Grand Orient, des liens avec la franc-maçonnerie. Comme avec le PSOP la rhétorique révolutionnaire socialiste de ces organisations va de pair avec une pratique totalement opportuniste.

Toutes les expériences historiques montrent que la lutte contre le centrisme est un préalable indispensable à la construction d'un parti révolutionnaire en France, et pas seulement en France. Ce n'est que sur cette base qu'on peut construire un parti qui soit équipé et prêt politiquement pour les luttes de classes à venir. « Pour préparer le parti à une telle épreuve », écrivait Trotsky dans la lettre déjà citée à Daniel Guérin, « il faut dès maintenant polir et repolir sa conscience, tremper son intransigeance, aller jusqu'au bout de toutes les idées, ne pas faire grâce aux amis perfides. » (6)

La présente série d'articles sert à atteindre cet objectif. Elle soumet les conceptions politiques, le programme et l'histoire de LO et de la LCR à une critique méticuleuse. (7) Malgré leur prétention à défendre une perspective socialiste révolutionnaire, ces organisations manquent totalement d'initiative dans ce sens. Entre leur prétention et leur pratique politique il y a un abîme.

Dans l'histoire de la classe ouvrière française il y eut de nombreux espoirs déçus. A maintes reprises des mouvements de masse prometteurs se sont terminés dans une impasse, parce que les dirigeants politiques n'étaient pas à la hauteur de la tâche ou bien parce qu'ils trahirent délibérément ces mouvements. Le Front populaire des années 1930 et la grève générale de 1968 en sont les exemples les plus connus. Cette série d'articles entend contribuer à éviter que de semblables défaites ne se reproduisent. Elle s'efforce de clarifier par un débat critique les fondements sur lesquels un véritable mouvement socialiste peut se développer et conduire au succès.

Notes

1) Léon Trotsky, « Centrisme et Quatrième Internationale », Oeuvres 20, janvier-mars 1939, p235

2) Ibid. p236

3) Léon Trotsky, « Où va le P.S.O.P. », Oeuvres 20, janvier-mars 1939, p125-126

4) Marceau Pivert, « Tout est possible », Le Populaire, 27 mai 1936

5) Léon Trotsky, « Centrisme et Quatrième Internationale », Oeuvres 20, janvier-mars 1939, p241

6) ibid. p240

7) Nous ne pouvons pas traiter du PT dans le cadre de cette série d'articles.

 

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