La politique de l'opportunisme: l'extrême gauche en France

Par Peter Schwarz
4 mai 2004

Le pacte électoral LO-LCR

La question posée de façon extrêmement urgente dans toute l'Europe et dans le monde entier est la construction de la Quatrième internationale. Les partis sociaux-démocrates et staliniens ainsi que les syndicats n'ont aucune réponse aux problèmes, aux dangers, au déclin social et à la menace de guerre auxquels est confrontée la population. Ils font eux-mêmes à présent partie du problème et font énergiquement avancer la démolition des acquis sociaux et démocratiques. Des millions d'électeurs et d'adhérents leur ont tourné le dos et recherchent une issue. Les manifestations de masse contre la guerre en Irak et les mouvements de contestation continuels contre la destruction des acquis sociaux dans presque tous les pays européens le montrent.

Mais la résistance spontanée face à cette destruction sociale et à la guerre ne peut pas, à elle seule, fournir une perspective solide. Seul un parti ayant tiré les leçons des victoires et des défaites du prolétariat au vingtième siècle peut le faire. C'est là, précisément, l'importance de la Quatrième internationale. Issue de l'Opposition de gauche contre le stalinisme dirigée par Trotsky, la Quatrième internationale a défendu le programme marxiste de l'internationalisme socialiste contre le réformisme, le stalinisme et le centrisme.

Dans ce contexte, la situation en France exige la plus grande attention. Au premier tour de l'élection présidentielle, le 21 avril 2002, près de trois millions de personnes votèrent pour des candidats se présentant comme trotskystes ­ Arlette Laguiller de Lutte ouvrière (LO), Olivier Besancenot de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), et Daniel Gluckstein du Parti des Travailleurs (PT). Dans un pays où le stalinisme a longtemps dominé la classe ouvrière, ces candidats dits trotskystes obtinrent trois fois plus de voix que Robert Hue, le candidat du Parti communiste (PCF). Ce résultat montre qu'après des années d'expériences amères avec les staliniens et les sociaux-démocrates une partie considérable de la classe ouvrière et de la jeunesse cherche une réponse révolutionnaire aux problèmes sociaux et politiques.

Mais les organisations de l'extrême gauche, LO, la LCR et le PT n'apportent aucune réponse. Leur politique n'a rien à voir avec les traditions révolutionnaires de la Quatrième internationale. Comme nous allons le montrer dans cette série d'articles, elles ont déjà toutes les trois, il y a des décennies et à des tournants décisifs de l'histoire, rompu avec le programme de la Quatrième Internationale. Leur politique actuelle rappelle de façon funeste le centrisme combattu énergiquement par Trotsky durant les dernières années de sa vie.

Le centrisme qui se développa dans les années trente devint l'obstacle décisif empêchant une rupture d'avec le réformisme et le stalinisme. Après la défaite de la classe ouvrière allemande en 1933 et le développement vers la droite de l'internationale communiste qui s'ensuivit, de nombreux travailleurs progressistes cherchèrent une nouvelle orientation révolutionnaire. Le centrisme s'adapta à ce besoin et tout en tendant en paroles vers la révolution, refusa de rompre de façon conséquente avec les appareils réformistes et staliniens.

Le POUM espagnol, Parti ouvrier d'unité marxiste d'Andrés Nin, est un exemple classique d'organisation centriste. Trotsky définit le POUM ainsi: « Pas un seul jour les chefs du POUM n'ont essayé de jouer un rôle indépendant; ils ont tout fait pour garder le rôle de bons amis 'de gauche' et de conseillers des chefs des organisations de masse » (1). Nin avait souvent insisté sur son accord général avec Trotsky, mais aux tournants décisifs de la révolution espagnole, il s'adapta au stalinisme et contribua ainsi de façon déterminante à sa défaite. En 1936, au plus fort de la vague révolutionnaire, Nin entra même dans le gouvernement de Front populaire catalan qui étrangla la révolution.

Le pendant du POUM en France fut le Parti socialiste ouvrier et paysan. Ce parti, qui fut fondé par Marceau Pivert en 1938 et qui ne survécut pas au déclenchement de la deuxième guerre mondiale, marqua de façon déterminante les méthodes politiques, les conceptions et les habitudes que l'on trouve encore aujourd'hui dans les organisations d'extrême gauche françaises. Dans une lettre adressée a Daniel Guérin, Trotsky écrivit à propos du PSOP: « Le centrisme de gauche surtout dans des conditions révolutionnaires, est toujours prêt à adopter en paroles le programme de la révolution socialiste et n'est pas avare de phrases ronflantes. Mais la maladie fatale du centrisme est de n'être pas capable de tirer de ces conceptions générales de courageuses conclusions tactiques et organisationnelles. Elles lui semblent toujours prématurées. » (2)

Comme le POUM, le PSOP soutint la révolution en paroles tandis qu'il restait lié politiquement, socialement et moralement au milieu corrompu de la social-démocratie et du stalinisme. Dans une lettre à Alfred Rosmer, Trotsky insistait en 1939 pour dire que: « Le plus difficile et le plus important à l'époque que vit la France est de se libérer de l'emprise de l'opinion publique bourgeoise, de rompre intérieurement avec elle, de ne pas craindre son poison, ses mensonges, ses calomnies, comme de mépriser ses louanges et son obséquiosité. Ce n'est que dans ces conditions que l'ont peut s'assurer la liberté d'action nécessaire, entendre la voix révolutionnaire des masses et de se mettre à leur tête pour l'assaut décisif » (3). Le PSOP en était organiquement incapable.

Marceau Pivert, son fondateur avait été à la tête de la tendance Gauche révolutionnaire au sein du Parti socialiste (SFIO) jusqu'au milieu des années trente. En 1934, après la défaite du prolétariat allemand il se rapprocha des trotskystes et soutint leur revendication de front unique ouvrier. Lorsque les trotskystes français entrèrent dans la SFIO et y travaillèrent de l'été 1934 à l'été 1935 afin d'y gagner à leur programme des membres se dirigeant vers la gauche, Pivert entretint des rapports étroits avec eux. Il exprima à plusieurs reprises son accord en paroles avec Trotsky.

En 1936, au sommet de la grève générale qui eut lieu sous le gouvernement du Front populaire, Pivert annonça même de façon enthousiaste dans un article intitulé « Tout est possible » le début de la révolution. Il écrivit: « Les masses sont beaucoup plus avancées qu'on ne l'imagine; elles ne s'embarrassent pas de considérations doctrinales compliquées, mais d'un instinct sûr, elles appellent les solutions les plus substantielles, elles attendent beaucoup [...] les opérations chirurgicales les plus risquées entraîneront son consentement; car elles savent que le monde capitaliste agonise et qu'il faut construire un monde nouveau si l'on veut en finir avec la crise, le fascisme et la guerre. » (4)

Tandis que Pivert rédigeait ces lignes, il remplissait des fonctions importantes dans le gouvernement du Front populaire qui étouffa la vague révolutionnaire et il y resta. Dans le cabinet de Léon Blum, il était responsable du contrôle politique de la radio, de la presse et du cinéma. Il ne se sépara jamais de la social-démocratie, ni politiquement ni de façon organisationnelle, et finit par prendre ouvertement position contre la Quatrième Internationale.

Ce qui est également caractéristique dans le refus de Pivert de rompre avec le milieu des dirigeants ouvriers officiels c'est son appartenance à une loge maçonnique. Trotsky accordait une signification symptomatique à cette circonstance et il la commenta en ces mots: « Dans la franc-maçonnerie se réunissent des gens de différentes classes, de différents partis, avec des intérêts différents et avec des fins personnelles différentes. Tout l'art de la direction de la franc-maçonnerie consiste à neutraliser les tendances divergentes et à aplanir les contradictions entre les groupes et les cliques (dans l'intérêt de la 'démocratie' et de l' 'humanité', c'est-à-dire de la classe dominante). On s'habitue ainsi à parler à haute voix de tout, sauf de l'essentiel. Cette morale fausse, hypocrite, frelaté, imprègne en France, directement ou indirectement, la majorité des chefs ouvriers officiels. » (5)

Les traditions centristes du PSOP continuèrent bien après que celui-ci ait cessé d'exister. Il y a en France des milliers de personnes pour lesquelles ce genre de centrisme ne représenta qu'une étape de leur passage dans le camp bourgeois et qui ont aujourd'hui des fonctions de premier plan dans la vie politique et économique. Beaucoup d'entre eux se dirent même pendant un certain temps « trotskystes » - par exemple l'ancien premier ministre socialiste Lionel Jospin, qui fut pendant 20 ans actif dans l'OCI de Pierre Lambert (aujourd'hui une partie du PT), le rédacteur en chef du journal Le Monde, Edwy Plenel (qui fut dix ans dans la LCR) et les fondateurs de la FNAC, André Essel et Max Théret.

Dans toutes les organisations de l'extrême gauche française on trouve les caractéristiques typiques du centrisme à la Marceau Pivert: l'habitude de parler en termes grandiloquents « de tout sauf de l'essentiel », l'adaptation à l'opinion bourgeoise officielle, les rapports étroits avec le milieu des représentants ouvriers officiels et même, dans le cas du PT, qui a des rapports étroits avec la loge du Grand Orient, des liens avec la franc-maçonnerie. Comme avec le PSOP la rhétorique révolutionnaire socialiste de ces organisations va de pair avec une pratique totalement opportuniste.

Toutes les expériences historiques montrent que la lutte contre le centrisme est un préalable indispensable à la construction d'un parti révolutionnaire en France, et pas seulement en France. Ce n'est que sur cette base qu'on peut construire un parti qui soit équipé et prêt politiquement pour les luttes de classes à venir. « Pour préparer le parti à une telle épreuve », écrivait Trotsky dans la lettre déjà citée à Daniel Guérin, « il faut dès maintenant polir et repolir sa conscience, tremper son intransigeance, aller jusqu'au bout de toutes les idées, ne pas faire grâce aux amis perfides. » (6)

La présente série d'articles sert à atteindre cet objectif. Elle soumet les conceptions politiques, le programme et l'histoire de LO et de la LCR à une critique méticuleuse. (7) Malgré leur prétention à défendre une perspective socialiste révolutionnaire, ces organisations manquent totalement d'initiative dans ce sens. Entre leur prétention et leur pratique politique il y a un abîme.

Dans l'histoire de la classe ouvrière française il y eut de nombreux espoirs déçus. A maintes reprises des mouvements de masse prometteurs se sont terminés dans une impasse, parce que les dirigeants politiques n'étaient pas à la hauteur de la tâche ou bien parce qu'ils trahirent délibérément ces mouvements. Le Front populaire des années 1930 et la grève générale de 1968 en sont les exemples les plus connus. Cette série d'articles entend contribuer à éviter que de semblables défaites ne se reproduisent. Elle s'efforce de clarifier par un débat critique les fondements sur lesquels un véritable mouvement socialiste peut se développer et conduire au succès.

Le pacte électoral de LO et de la LCR

A la fin de l'année dernière, LO et la LCR décidèrent de présenter des listes communes aux élections de cette année, les régionales du mois de mars et les européennes de juin.

Ce n'est pas la première fois que les deux organisations présentent des candidats communs. Leur collaboration sporadique remonte aux années 1970. En 1999, elles firent campagne ensemble aux élections européennes, y dépassèrent pour la première fois les cinq pour cent et elles disposent depuis de cinq députés au parlement européen. A l'élection présidentielle de 2002, les deux organisations se présentèrent à nouveau séparément, Arlette Laguiller pour LO et Olivier Besancenot pour la LCR obtenant chacun autour de 5% des voix, beaucoup plus que le candidat du Parti communiste (PCF) Robert Hue.

On pouvait penser que la nouvelle alliance électorale serait précédée d'une discussion des expériences faites l'année dernière, de la situation politique ainsi que des buts de la campagne commune. Il n'en a rien été. La correspondance qui eut lieu entre les comités dirigeants des deux organisations rappelle bien plutôt le genre de marchandage qui se ferait dans un bazar. (8) On se connaît, on se méfie les uns des autres, on essaie de se rouler mutuellement dans la farine, mais on ne s'efforce pas d'éclaircir les questions de contenu, de convaincre l'autre ou même de développer des conceptions politiques qui permettent d'aller de l'avant.

Une bonne partie de cette correspondance ressemble aux disputes d'un couple vieillissant qui se chamaille et crie du matin au soir, pour finir par rester ensemble malgré tout. Ainsi LO reproche à la LCR d'avoir appelé à soutenir Chirac au deuxième tour de l'élection présidentielle. Ce à quoi la LCR répond indignée que si « nous sommes des ' traîtres chiraquiens' Lutte Ouvrière fait preuve d'une inconséquence totale, car comment une tendance communiste prolétarienne pourrait-elle discuter d'éventuelles actions communes avec des 'chiraquiens' ! » La remarque était purement rhétorique, mais elle visait juste. LO n'y a jamais répondu. Ailleurs, LO se plaint: « Nous vous faisons remarquer que, durant la campagne présidentielle, à aucun moment nous n'avons formulé la moindre critique contre la LCR ou son candidat. Ce qui n'est pas votre cas ».

Ce ton qui se retrouve partout dans la correspondance jette à lui seul une lumière significative sur la morbidité de toute l'entreprise. Il n'y a pas d'effort sérieux pour éclaircir les questions d'orientation politique fondamentales. LO jette à la figure de la LCR le fait qu'elle ait rejoint le « Front républicain » et qu'elle ait appelé à voter Chirac et en même temps se vante de ce qu'elle n'a jamais émis la moindre critique vis-à-vis d'elle. Elle ne tire aucune conséquence de l'attitude de la LCR et elle laisse tomber toute l'affaire immédiatement ­ comme si le soutien accordé à un politicien bourgeois de droite par une organisation qui se dit révolutionnaire n'était que bagatelle. Toute personne ayant lu les écrits de Trotsky et constaté avec quel soin il discutait les questions politiques de principe et connaissant sa lutte infatigable contre le Front populaire en France et en Espagne, peut voir du premier coup d'oeil que tout cela n'a rien à voir avec les traditions du mouvement trotskyste.

L'élection présidentielle de 2002

C'est dans les situations de crise que le véritable caractère d'une tendance politique apparaît le plus clairement. L'attitude de la LCR pendant l'élection présidentielle de 2002 ne laissait aucun doute quant à sa réelle orientation.

Le 21 avril 2002, les résultats du premier tour de l'élection présidentielle avaient révélé d'un coup la crise du régime bourgeois. Les deux partis qui depuis 1981 avaient la plupart du temps constitué le gouvernement et fourni le président, les socialistes et les gaullistes, se sont avérés être largement discrédités. Lionel Jospin qui, un an après la puissante vague de grève de l'automne 1995 était arrivé comme politicien soi-disant de gauche au gouvernement et avait montré qu'il était un gestionnaire digne de confiance des intérêts bourgeois, n'obtint que 16 pour cent des voix, moins que le candidat d'extrême-droite, Jean- Marie Le Pen. Robert Hue obtint avec 3 pour cent le plus mauvais résultat de toute l'histoire du PCF. Mais le score du candidat de la droite bourgeoise, Jacques Chirac, fut lui aussi pitoyable. Ses 19 pour cent furent le plus mauvais score jamais réalisé par un président en exercice.

L'élite française aurait pu s'accommoder facilement de la présence de Le Pen au second tour comme adversaire du président gaulliste. Le démagogue de droite est depuis des décennies une partie intégrante de l'establishment politique et malgré sa conduite tapageuse il entretient des liens étroits avec la droite bourgeoise traditionnelle. Le Front national soutient depuis 1999 la droite bourgeoise dans plusieurs conseils régionaux. Il était de surcroît évident que Le Pen ne pouvait pas menacer Chirac sérieusement tant qu'il ne disposait pas d'un soutien décisif dans les cercles patronaux, les médias et dans le camp de la droite officielle.

Ce qui inquiétait l'élite française bien plus que les 17 pour cent de Le Pen, c'était la réaction du pays à l'élection. A peine les premières estimations furent-elle connues que les premières manifestations commencèrent. Dans les jours qui suivirent l'élection, des millions de personnes appartenant à toutes les couches sociales descendirent dans la rue, dans les grandes villes comme dans les petites villes de province. D'innombrables élèves des collèges et des lycées n'ayant pas encore le droit de vote défilèrent des heures durant dans la capitale et proclamèrent leur indignation vis-à-vis du racisme du FN. Il fut bientôt clair que toute nouvelle complaisance vis-à-vis de Le Pen conduirait à une situation proche de la guerre civile et ébranlerait les fondements mêmes de la cinquième république.

Dans ces conditions, l'establishment politique dépendait, pour reprendre le contrôle de la situation, du soutien de l'extrême gauche. La LCR et LO qui avec 10 pour cent avaient obtenu un score remarquable, furent soumis à une pression énorme. Tandis que la gauche officielle appelait à voter pour Chirac et portait aux nues un président en exercice, impliqué jusqu'au cou dans les scandales, comme garant des « valeurs républicaines », la presse, Le Monde et Libération en tête, fustigèrent tout ce qui s'écartait de cette ligne comme étant du sectarisme et un soutien en faveur de Le Pen.

Il ne fallut pas grand' chose pour pousser la LCR dans le camp de la bourgeoisie. Elle essaya bien de couvrir un tant soit peu sa capitulation devant Chirac à l'aide du slogan « Contre Le Pen dans les urnes et dans la rue ». Mais dans les circonstances on ne pouvait combattre Le Pen « dans les urnes » qu'en votant Chirac ­ ce que certains de ses dirigeants admirent ouvertement.

Au moment où les institutions et les partis bourgeois se trouvaient dans une crise profonde, où un mouvement autonome de larges couches de la population était à portée de main, la LCR se rangea du côté de la Cinquième République et en cela joua un rôle essentiel dans sa consolidation. Trois semaines plus tard, Chirac remportait le deuxième tour de l'élection, le scrutin décisif, sans réelle opposition avec le résultat record de 82 pour cent. Le politicien de droite dont l'avenir politique était quelques semaines auparavant encore mis en doute par toute la France officielle, était de nouveau fermement installé aux commandes et les rouages du pouvoir bourgeois étaient pour un temps de nouveau intacts.

La LCR n'envisagea jamais la possibilité de faire campagne pour que le mouvement de masse qui s'était développé en réponse au premier tour des élections adopte une orientation indépendante. La rédaction du World Socialist Web Site proposa dans une lettre ouverte aux trois partis de l'extrême gauche de faire campagne pour un boycott électoral. (9) L'organisation d'un tel boycott aurait enlevé toute légitimité à une farce électorale où il n'y avait de choix possible qu'entre deux candidats de droite; un boycott de l'élection aurait donné à la classe ouvrière une ligne politique indépendante et l'aurait préparée aux conflits à venir. La LCR ne jugea pas cela digne de la moindre réflexion. Au lieu de cela, elle se confirma comme l'aile gauche du régime bourgeois. Comme nous le verrons, cela n'était là ni un hasard, ni la première fois que cela se produisait.

LO ne se comporta guère mieux. Cette organisation resta entièrement passive. Bien que 1,6 millions d'électeurs eussent donné leur confiance à Arlette Laguiller, LO ne prit aucune initiative qui eût permis à la classe ouvrière d'intervenir de façon active et indépendante dans la situation. Elle évita pendant des jours de donner une consigne claire pour finalement appeler à voter blanc. Cela n'était rien qu'un « geste politique » comme ce parti l'avait admis à l'époque. Les positions des deux organisations avaient cela en commun qu'elles acceptaient sans réserve le cadre constitutionnel en place. La constitution autoritaire décrétée par De Gaulle était sacro-sainte à leurs yeux.

La plate-forme électorale commune

Etant donné l'attitude adoptée par la LCR et LO pendant l'élection présidentielle, il n'est pas étonnant qu'il n'y ait eu à propos du pacte électoral ­ à part quelques altercations superficielles - aucun débat sérieux sur le fond. Ni la LCR ni LO ne peuvent se permettre de tirer un bilan honnête des années passées. Après s'être chamaillé pendant trois mois on s'est finalement entendu sur une plate-forme commune qui exclut toutes les questions politiques importantes. L'accord fut retenu dans un protocole d'accord et dans une profession de foi. (10)

Les deux documents se distinguent par leur superficialité et l'indigence de leur contenu. Ayant chacun à peine plus de deux pages, ils ne contiennent ni estimation de la situation actuelle, ni des expériences politiques des années passées. Pas un seul mot ne mentionne la guerre en Irak, tournant décisif international le plus significatif de ce début de siècle. Aucune leçon n'y est tirée de l'élection présidentielle et de la défaite de la gauche officielle même sous forme d'une ébauche et encore moins sous forme d'une généralisation. On y cherche en vain une justification et une orientation sérieuses de l'intervention commune dans la campagne électorale.

La profession de foi commune énumère d'abord une suite d'abus sociaux et politiques ­ licenciements, chômage, salaires en baisse, démolition sociale et coupes budgétaires. Puis suivent des accusations contre l'ordre social capitaliste: « Ceux qui dirigent l'État et l'économie pillent et ruinent la société pour les profits du grand patronat. L'organisation capitaliste de l'économie mondiale réduit à la misère des millions d'êtres humains pour accumuler des richesses fantastiques entre les mains d'une minorité. ». Pour finir on y revendique un train de « mesures d'urgence » - interdiction des licenciements dans les grandes entreprises qui font du profit, contributions sociales plus élevées pour les riches en vue de créer des emploi publics, arrêt des privatisations et extension du secteur public. Construction de logements à loyers abordables, de crèches et de garderies et d'installations collectives, impôts accrus sur les profits issus de la spéculation et baisse des impôts indirects touchant principalement les pauvres, ouverture des livres de comptes des grandes entreprises et des banques.

Il est évident que la réalisation de ces mesures ou de mesures similaires exigerait un bouleversement révolutionnaire de la société. Aucun gouvernement bourgeois (qu'il fût de gauche ou de droite) ne s'embarquerait dans leur mise en oeuvre. L'expérience de ces dernières années dans le monde entier l'a montré très clairement.

Les dernières réformes sociales notables en France furent introduites en 1981, après que le Parti socialiste ait obtenu la présidence pour la première fois dans la Cinquième République. Ces réformes ne remettaient en aucune manière en cause l'ordre économique capitaliste. Malgré cela, le président Mitterrand effectua une volte-face un an plus tard sous la pression des institutions financières internationales. Depuis, la France, comme toutes les autres nations industrielles occidentales, a vu le niveau de vie de la grande majorité de sa population continuellement baisser. L'espoir d'une reprise des réformes sociales éveillé par le succès électoral de la gauche en 1997 fut vite déçu. Malgré tous ses efforts pour se donner une image de gauche, le gouvernement Jospin poursuivit la politique de démantèlement social.

Les raisons de la banqueroute du réformisme social sont à chercher dans la transformation profonde subie par l'économie mondiale. Les réformes des années 1960 et 1970 furent possibles parce que le marché national était réglementé et pouvait jusqu'à un certain degré être protégé des turbulences de l'économie mondiale. La mondialisation de la production et des marchés financiers a rendu cela impossible. L'arme de la grève reste impuissante face à des trusts transnationaux qui transfèrent la production et les investissements dans d'autres pays. Des impôts élevés pour financer des réformes sociales d'envergure conduisent au détournement des flux financiers internationaux, sans lesquels aucune économie nationale ne peut survivre.

Les partis sociaux-démocrates ont réagi à ces transformations en se pliant aux exigences du capital financier et en s'engageant dans la spirale sans fin de la démolition sociale. Les syndicats eux aussi se sont largement adaptés à cette évolution. Privés de la possibilité de parvenir à des compromis sociaux, ils sont devenus les sbires du capital. Ils collaborent étroitement avec les gouvernants et ils poignardent dans le dos toutes les luttes qu'ils ne sont pas capables d'étouffer dans l'oeuf.

La classe ouvrière ne peut aller de l'avant sans se débarrasser de l'influence paralysante de ces appareils bureaucratiques. Reconnaître ce fait doit être le point de départ de toute orientation révolutionnaire. La classe ouvrière française a prouvé de façon répétée durant ces dernières années qu'elle était prête à lutter pour ses droits démocratiques et sociaux et qu'elle en avait la capacité. Mais elle n'a pu développer spontanément à partir de ces luttes une orientation politique indépendante. C'est pourquoi la vie politique est restée soumise au mouvement de va-et-vient entre la droite et la gauche de la bourgeoisie. Tantôt c'était la droite qui arrivait au pouvoir parce que la gauche s'était discréditée par sa politique anti-ouvrière, tantôt c'était la droite qui était sanctionnée et la gauche qui revenait aux affaires, sans que rien ne change dans l'orientation anti-ouvrière de la politique menée.

La tâche des marxistes consiste à mettre un terme à ce roulement perpétuel. Participer aux élections donne précisément à une organisation marxiste la possibilité d'expliquer son programme à une large audience et d'élever le niveau général de la discussion politique. On crée ainsi les conditions préalables pour que se développe un large mouvement indépendant et politiquement conscient de la classe ouvrière sans lequel toutes les belles paroles sur le socialisme et la révolution ne sont que du bavardage.

C'est bien la dernière chose que LO et la LCR se soient assignées comme tâche. Ces organisations prétendent avec le plus grand sérieux que les mesures d'urgences qu'elles revendiquent peuvent être obtenues par la lutte syndicale. Leur manifeste électoral dit littéralement à ce sujet: « Ces mesures d'urgence sociale, ce sont les luttes collectives qui les imposeront. Ceux qui ont fait grève et manifesté au printemps dernier ont montré la voie ».

Léon Trotsky a déjà commenté de façon très pertinente il y a soixante dix ans dans Où va la France ces tentatives de réduire la lutte de classe à des formes syndicales. On peut y lire ceci: « Pourtant, tout ouvrier comprend qu'avec deux millions de chômeurs complets et partiels, la lutte syndicale ordinaire pour des conventions collectives est une utopie. Pour contraindre dans les conditions actuelles les capitalistes à faire des concessions sérieuses il faut briser leur volonté; on ne peut y parvenir que par une offensive révolutionnaire. Mais une offensive révolutionnaire qui oppose une classe à une classe, ne peut se développer uniquement sous des mots d'ordre économiques partiels. On tombe dans un cercle vicieux. La thèse marxiste générale: les réformes sociales ne sont que les sous-produits de la lutte révolutionnaire, prend à l'époque du déclin capitaliste l'importance la plus immédiate et la plus brûlante. Les capitalistes ne peuvent céder aux ouvriers quelque chose que s'ils sont menacés du danger de perdre tout. » (11)

Le fait que LO et la LCR fasse référence au mouvement de grève du printemps 2003 est significatif. Ce mouvement se termina par une défaite. Malgré les grèves et les manifestations qui durèrent des semaines contre les projets de loi du gouvernement sur les retraites, celui-ci fit finalement voter toutes ses lois sans exception par l'Assemblée nationale. Il put s'appuyer en cela sur les syndicats qui continrent le mouvement et firent en sorte qu'il ne mit pas le gouvernement en danger. A l'occasion du vote de la loi sur les retraites à l'Assemblée, le ministre responsable, François Fillon, rendit même expressément hommage à « l'attitude responsable » de la CGT qui avait orchestré les protestations. Le Monde commenta ainsi l'hommage du ministre: « François Fillon a d'ailleurs tenu à rendre hommage à la CGT et à son secrétaire général, Bernard Thibault, pour son 'attitude responsable'. En soulignant ainsi 'l'opposition raisonnable' de la CGT, 'même dans les moments de tension', le ministre du travail sait gré à la centrale de Montreuil de s'être évertuée à empêcher la généralisation d'un mouvement qui risquait d'échapper à son contrôle» (12)

La LCR et LO s'étaient à l'époque donné pour tâche de cacher la nudité de la CGT en faisant de la défaite une victoire morale. « Les gouvernants savent qu'ils ont perdu la bataille de l'opinion » annonça la LCR. LO était d'avis que le mouvement protestataire battu représentait « un formidable désaveu pour le gouvernement ». La plate-forme électorale commune ne contient aucune critique à l'égard des syndicats.

LO et la LCR ne peuvent pas ne pas tenir compte du virage à droite évident des partis réformistes. On peut ainsi lire dans le manifeste électoral: « Mais la volonté de mettre un coup d'arrêt à la politique actuelle ne peut s'exprimer par un vote pour les partis qui ont soutenu le gouvernement Jospin. Car ils veulent continuer la même politique qu'ils ont menée lorsqu'ils étaient au pouvoir: multiplier les cadeaux aux patrons, laisser faire les licenciements, privatiser les services publics. ». Mais ces organisations n'ont développé aucune initiative qui eut permis à la classe ouvrière d'intervenir de façon autonome dans la situation politique. Ils ne présentent pas leur candidature comme un pas vers la construction d'un nouveau parti indépendant de la classe ouvrière mais comme un simple « geste » ayant pour but d'encourager les luttes syndicales. « Vous pouvez, en votant pour notre liste, faire de votre bulletin de vote un geste politique, un encouragement pour les luttes comme pour tous ceux qui veulent agir pour les droits des travailleurs afin de mettre fin à la tyrannie des gros actionnaires et de la Bourse ».

La glorification des luttes syndicales constitue le plus petit dénominateur commun sur lequel les deux organisations ont pu s'entendre. Cela mis à part, elles refusent une perspective politique indépendante pour la classe ouvrière pour des raisons très différentes. LO considère que tout défi lancé aux organisations réformistes est sans espoir parce qu'elle est d'avis que la classe ouvrière est totalement démoralisée. La LCR ne s'oriente pas vers la classe ouvrière mais vers les groupes épars de la petite bourgeoisie protestataire ­ le mouvement anti-mondialisation, les écologistes, le mouvement féministe etc., qu'elle veut faire fusionner avec les ruines des anciennes organisations réformistes pour créer un nouveau rassemblement centriste.

Le rassemblement de la « gauche anticapitaliste » par la LCR

Ce n'est qu'à contre coeur que la LCR accepta de conclure un pacte électoral avec LO. A son congrès de novembre 2003, seuls 70 pour cent des délégués votèrent pour cette ligne. Les autres étaient d'avis qu'un pacte exclusif avec LO était trop « sectaire ». LO avait pour sa part insisté pour qu'aucune autre organisation ou tendance politique ne fasse partie de ce pacte.

Une deuxième résolution intitulée « Rassembler la gauche anticapitaliste » (13) obtint nettement plus de voix, ayant le soutien de 82 pour cent des délégués. Cette résolution appelle à la construction d'un vaste rassemblement qui comprenne aussi une part de la gauche traditionnelle, du mouvement anti-guerre et du mouvement anti-mondialisation. Ce rassemblement est censé déboucher sur « une nouvelle force politique » qui serait « large et pluraliste, radicalement anticapitaliste et résolument démocratique ». Ailleurs dans la résolution il est question d'« une force politique nouvelle anticapitaliste, féministe, écologique, une force de lutte contre toutes les oppressions ».

Cette résolution reflète la véritable orientation de la LCR. Elle considère le pacte électoral avec LO comme une démarche temporaire qu'elle s'est vue forcée d'effectuer à cause du déclin rapide de la gauche officielle et des scores relativement élevés d'Arlette Laguiller, avec l'arrière-pensée d'entraîner dans son alliance anticapitaliste la récalcitrante LO ou du moins certains segments de LO.

A l'encontre de la profession de foi commune cette résolution parle aussi d'un gouvernement d'alternative. On y déclare: « Ensemble nous refusons que nos combats et nos espoirs soient bradés dans une nouvelle alliance gouvernementale avec la gauche sociale-libérale ou dans toute perspective s'inscrivant dans la gestion de l'économie et des institutions capitalistes. Contre la droite, le Front national et le Medef, l'alternative politique ne peut consister que dans un gouvernement appuyé sur les mobilisations et l'organisation démocratique de la population, un gouvernement appliquant un programme d'urgence sociale. » Ailleurs il est même question de l'« objectif d'un gouvernement des travailleuses et des travailleurs appuyé sur les mobilisations populaires pour engager un transformation sociale radicale permettant la satisfaction des besoins sociaux et que l'économie cesse d'être une affaire privée pour devenir la propriété de tous. »

Mais il manque à cet appel à former un « gouvernement des travailleuses et des travailleurs» une base programmatique claire. La LCR, qui a en cela des décennies de pratique, est devenue maîtresse dans l'art de cacher son véritable programme derrière un écran de fumée fait de phrases à consonance radicale et révolutionnaire ­ ce qui n'est guère difficile dans un pays où les traditions révolutionnaires du 18e et du 19e siècle sont encore vivantes, où le parti stalinien était jadis le plus grand parti et où même un des plus anciens parti de la bourgeoisie s'appelle Parti radical.

Si l'on jette un coup d'il sur les diverses tendances politiques et groupes sociaux que la LCR veut faire participer à son « regroupement en un même parti » il devient clair que le « gouvernement des travailleuses et des travailleurs » qu'elle envisage n'a rien de commun avec un gouvernement ouvrier tel que l'ont toujours compris les marxistes. Il ne s'agit pas d'un gouvernement indépendant de la bourgeoisie et qui s'appuie sur les masses laborieuses mobilisées. La LCR veut plutôt construire un rassemblement social et politique hétérogène qui remplisse dans la politique bourgeoise l'espace laissé vacant par le déclin de la gauche officielle et qui serait, si besoin était, prête à entrer dans un gouvernement bourgeois.

Les tendances et les groupes auxquels s'adresse l'appel de la LCR défendent dans leur majorité des conceptions qui sont incompatibles avec une perspective socialiste.

Il y a là d'abord le mouvement anti ou alter-mondialiste que la résolution du congrès de novembre décrit comme la partie la plus importante de la « gauche anticapitaliste ». Ses porte-parole ne s'opposent pas au capitalisme en tant que tel, mais seulement à une forme particulière de capitalisme, le soi-disant « capitalisme néo libéral ». Certains exigent le retour à un capitalisme réglementé sur une base nationale semblable à celui des années 1960 et prennent fait et cause pour l'établissement de barrières douanières et de mesures protectionnistes ­ des revendications réactionnaires, qui ont comme conséquence la guerre commerciale et la guerre. D'autres croient qu'ils peuvent guérir les maux de la société moderne à l'aide d'un remède miracle, qui laisse entièrement intacte la propriété capitaliste ­ la taxe Tobin.

En deuxième lieu on mentionne le mouvement anti-guerre comme autre pilier important de la « gauche anticapitaliste ». S'y retrouvent ici aussi, les tendances politiques les plus diverses. Une aile de ce mouvement soutient la politique étrangère de Schröder et Chirac (à propos de laquelle la LCR, et c'est significatif, reste silencieuse). Une autre aile défend des positions entièrement pacifistes et compte sur la force de conviction d'appels basés sur la morale. Les marxistes se basent au contraire dans leur opposition à la guerre sur la compréhension de la relation de cause à effet entre capitalisme, impérialisme et guerre. Pour les marxistes la lutte contre la guerre et la lutte contre le capitalisme sont inséparables.

Enfin, les mouvements écologiste et féministe que la LCR veut également intégrer dans la « gauche anticapitaliste » n'ont en soi aucune orientation anticapitaliste comme le montre concrètement le destin des Verts en Allemagne. Ces derniers, lorsqu'ils se constituèrent sous les applaudissements des frères de pensée de la LCR en Allemagne, avaient inscrit en grosses lettres sur leur bannière ­ outre la démocratie de base et le pacifisme ­ l'écologie et le féminisme. Aujourd'hui ils sont un parti bourgeois de droite comme les autres.

La résolution de la LCR s'adresse aussi explicitement « aux électrices et aux électeurs et aux militantes et aux militants communistes, socialistes, écologistes » ainsi qu'à des courants « issus de la gauche traditionnelle ». La base sur laquelle ces ex-membres de partis réformistes sont censés rejoindre le nouveau rassemblement n'est pas claire du tout. Ce n'est pas parce qu'ils sont déçus par leurs anciens partis qu'ils ont nécessairement rompu avec leurs conceptions réformistes, compris les causes du déclin de ceux-ci et en ont tiré les leçons.

Il n'est pas dans les intentions de la LCR, comme celle-ci l'explique elle-même, d'engendrer un processus de clarification politique. Au lieu de cela, elle entend réunir pêle-mêle toutes ces tendances politiques diverses et contradictoires sous un même toit. Dans cette entreprise, elle s'adresse non seulement aux membres mais encore aux dirigeants de ces organisations. Ainsi elle rencontre régulièrement les dirigeants du Parti communiste pour des discussions. Et si le PCF y était décidé, la LCR l'accueillerait volontiers tout entier au sein de la « gauche anticapitaliste ».

Il est évident qu'une organisation aussi informe et hétérogène que celle qu'envisage la LCR ne serait pas capable de résister à la pression politique et idéologique qui s'exerce automatiquement sur toute organisation politique dans une situation de crise sociale. Si déjà la LCR a réagi au choc du 21 avril 2002 en passant avec armes et bagages dans le camp du « Front républicain » de Chirac, comment à plus forte raison se comportera une troupe faite de bric et de broc telle que sa « gauche anticapitaliste » dans une crise semblable ou plus grave encore?

Les contradictions internes de la société capitaliste engendrent nécessairement de telles crises. Mais leur déroulement et leur issue ne sont pas forcément déterminés à l'avance. L'ensemble des expériences du 20e siècle montre que l'échec ou le succès du prolétariat dans une telle crise dépend du degré de préparation, de la maturité et de la détermination de sa direction. Ce n'est pas un hasard si le programme de fondation de la Quatrième Internationale, dont la LCR prétend être la section française (nous verrons de quel droit par la suite), commence par ces mots: « La situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat ».

La LCR ne considère pas la résolution de cette crise comme sa tâche. Si c'était le cas, elle s'efforcerait de clarifier les perspectives politiques et de démarquer celles-ci des tendances réformistes, centristes et petites-bourgeoises. Elle s'y oppose explicitement et qualifie cela de « sectarisme ». Cela la priverait de bien trop d'amitiés au sein des appareils bureaucratiques, de l'intelligentsia libérale et du mouvement protestataire petit-bourgeois. Une perspective claire, audacieuse et sans compromis attirerait des forces nouvelles et fraîches issues de la classe ouvrière et de la jeunesse qui en ont assez des bavardages de gauche sans conséquences, des protestations creuses sans effet et des grèves sans résultats et qui recherchent une orientation courageuse ouvrant une voie vers l'avenir. Mais ce n'est pas là l'objectif de la LCR.

Le rassemblement de gauche qu'elle appelle de ses vux sera un obstacle de plus sur le chemin de la révolution socialiste. Lors d'un Octobre français, elle soutiendrait Kerenski et non pas Lénine et Trotsky. Le pouvoir bourgeois se sert depuis longtemps dans les crises aiguës de telles organisations centristes diffuses afin de semer la confusion dans les masses, de les paralyser et de les démoraliser jusqu'à ce que la réaction ait gagné assez de force pour frapper. Ce fut le rôle joué par le Font populaire en Espagne et en France dans les années 1930 et au Chili sous Salvador Allende dans les années 1970.

En France, l'élite dominante se sert depuis longtemps de la gauche pseudo-trotskyste comme terrain de recrutement pour son personnel politique. L'exemple le plus connu est celui de Lionel Jospin, qui dirigea le gouvernement de la Gauche plurielle de 1997 à 2002. Il fut depuis le milieu des années 1960 jusqu'à une période avancée des années 1980, un membre secret de l'Organisation communiste internationaliste, prédécesseur du Parti des travailleurs (PT) et grimpa en tant que tel les échelons du parti socialiste jusqu'au sommet. (15)

Mais Jospin n'est pas un cas isolé. Edwy Plenel, qui dans les années 1970 fut lui-même pendant dix ans membre de la LCR et est aujourd'hui directeur de la rédaction du Monde, écrit dans son livre « Secrets de jeunesse »: « Je ne fus pas le seul: nous sommes bien quelques dizaines de milliers qui, ayant été peu ou prou engagés dans les années 1960 et 1970 à l'extrême gauche, qu'elle fût ou non trotskyste, avons renoncé aux disciplines militantes et portons un regard parfois critique sur leurs illusions, sans pour autant abandonner une fidélité à nos colères initiales et sans taire notre dette envers ces apprentissages.». (16)

Jospin était arrivé au gouvernement après que le mouvement de révolte de l'hiver 1995-1996 ait révélé l'énorme fragilité du pouvoir bourgeois. Cinq ans plus tard, il ne restait rien de son image d'homme de gauche, ce qui fut démontré par sa défaite à l'élection présidentielle. Dans les crises à venir, le pouvoir bourgeois aura besoin de nouveaux appuis à gauche. La « gauche anticapitaliste » de la LCR s'offre à jouer ce rôle.

L'adieu à la « dictature du prolétariat »

Ce n'est pas un hasard si le congrès de novembre dernier a décidé d'éloigner la notion de « dictature du prolétariat » des statuts de la LCR. Bien sûr, aucune organisation marxiste n'est obligée de faire figurer dans ses statuts ou de porter comme un ostensoir une formule qui, comme beaucoup d'autres concepts marxistes, incite à de nombreux malentendus du fait que les staliniens en ont fait un mauvais usage pendant des décennies. Mais cette notion concerne une question politique fondamentale qu'il est impossible de ne pas clarifier, celle de la relation vis-à-vis de l'Etat bourgeois.

A la veille de la révolution d'Octobre, Lénine avait soumis la compréhension marxiste de l'Etat à un examen approfondi et il en avait dégagé la signification de la notion marxiste de « dictature du prolétariat ».

Le concept de « dictature » reconnaît d'abord simplement le fait que chaque Etat ­ qu'il soit démocratique ou autoritaire ­ est un instrument de domination d'une classe. « Selon Marx, l'Etat est un organisme de domination de classe, un organisme d'oppression d'une classe par une autre; c'est la création d'un 'ordre' qui légalise et affermit cette oppression en modérant le conflit de classes » écrit Lénine. La tâche de la révolution socialiste consiste selon Lénine à remplacer l'Etat bourgeois (la dictature de la bourgeoisie) par une Etat ouvrier (la dictature du prolétariat).

Lénine montre que la classe ouvrière ne peut pas conquérir l'Etat bourgeois de l'intérieur et reprendre son appareil ­ armée, police et bureaucratie étatique. Marx et Engels avaient déjà tiré de l'expérience de la Commune de Paris de 1871 cette conclusion que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine de l'Etat toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte ». Le vieille machine d'Etat qui est « liée à la bourgeoisie par des milliers d'attaches et toute pénétrée de routine et de conservatisme » (Lénine) ne change pas son caractère de classe quand des ministres socialistes se mettent à sa tête. Elle doit être brisée et remplacée par un nouvel appareil d'Etat. C'est, selon Lénine, dans cette question que réside la principale différence entre le marxisme et toutes les formes d'opportunisme. Elle constitue le fond même de la reconnaissance de la « dictature du prolétariat ».

L'écrit de Lénine et les déclarations de Marx et Engels ne laissent aucun doute à ce sujet: toute forme de « dictature du prolétariat » sera incomparablement plus démocratique que tout Etat bourgeois et elle disparaîtra totalement lors de la transition au socialisme. « En régime capitaliste, la démocratie est rétrécie, comprimée, tronquée, mutilée par cette ambiance que créent l'esclavage salarié, le besoin et la misère des masses » écrit-il et « En régime socialiste, bien des aspects de la démocratie 'primitive' revivront nécessairement, car, pour la première fois dans l'histoire des sociétés civilisées, la masse de la population se haussera à une participation autonome, non seulement aux votes et aux élections, mais encore à l'administration journalière. En régime socialiste, tout le monde gouvernera à tour de rôle et s'habituera vite à ce que personne ne gouverne.» La conception de la « dictature du prolétariat » selon Lénine ne peut donc pas servir de justification au monstre despotique et bureaucratique qu'était devenu l'Etat soviétique sous la domination de Staline.

Le Parti communiste français conserva la notion de « dictature du prolétariat » dans son programme jusqu'en 1976, bien qu'il l'eût renié dans la pratique et qu'il soutînt loyalement l'Etat bourgeois depuis longtemps. Lorsque enfin il se sépara de la formule, cela fit un bruit considérable. Ce fut perçu comme le signal politique de sa disposition à entrer dans un gouvernement bourgeois, ce qu'il fit effectivement cinq ans plus tard.

La LCR s'est donné beaucoup de mal pour nier tout parallèle entre sa façon de faire et celle du PCF. Son journal, Rouge assura à ses lecteurs dans son numéro du 11 décembre que lorsqu'elle faisait disparaître la « dictature du prolétariat » il ne s'agissait que « d'abandonner la formule tout en préservant son contenunotre organisation milite pour la révolution socialiste, le pouvoir des travailleuses et des travailleurs ». Il serait aussi erroné, poursuit Rouge « d'expliquer cette reformulation en invoquant les erreurs, réelles ou supposées, de Lénine et de ses camarades ». (17)

Nonobstant ces démentis, une discussion intense sur la relation vis-à-vis de l'Etat bourgeois a lieu en ce moment à l'intérieur de la LCR On n'y mène pas seulement campagne contre de soi-disant erreurs de Lénine mais on y considère encore un soutien au grand jour de la république française.

En novembre déjà, Rouge avait publié un article de Francois Ollivier, un des dirigeants de la LCR la représentant au niveau international, attaquant avec véhémence la notion de « dictature du prolétariat » et l'assortissant d'une critique explicite de Lénine et Trotsky..

Ollivier écrit: « Mais il faut aussi revenir sur les erreurs des révolutionnaires russes. Au nom de la dictature révolutionnaire du prolétariat, conçue comme un régime d'exception dans des circonstances exceptionnelles, Lénine, Trotsky et beaucoup d'autres dirigeants bolcheviks ont pris des mesures qui ont progressivement asphyxié la démocratie au sein des nouvelles institutions révolutionnaires. On a assisté à la substitution du pouvoir du parti à la démocratie des soviets, à la perte de substance des conseils et comités, au refus de convoquer une nouvelle assemblée constituante, puis à l'interdiction des tendances au sein même du parti bolchevik. L'exercice de la dictature du prolétariat en Russie, y compris entre 1918 et 1924, s'est traduit par la fusion de l'Etat et du parti, ainsi que par la suppression progressive de toutes les libertés démocratiques. Cette expérience historique dramatique a rendu caduque l'utilisation d'une telle notion.» (18)

L'Argumentation d'Ollivier n'est qu'une variante de la thèse ancienne selon laquelle la dégénérescence de l'Union Soviétique serait le résultat inévitable de la conquête du pouvoir par les bolcheviques en octobre 1917, le fait que le régime soviétique ait dégénéré serait moins la responsabilité de Staline que celle de Lénine et Trotsky. Pour ne pas perdre la face, il fait remonter les « erreurs des révolutionnaires russes » à 1918 et aux années suivantes. Mais si ces « erreurs » étaient une conséquence de « l'exercice de la dictature du prolétariat », alors la plus grande « erreur » fut l'instauration de cette dictature en octobre 1917. Les conclusions d'Ollivier reviennent à une répudiation de tout l'héritage du marxisme y compris la théorie de la Révolution permanente de Trotsky. Celui-ci avait insisté dès 1906 pour dire que les tâches démocratiques de la révolution russe ne pouvaient être résolues qu'à travers la dictature du prolétariat.

Un autre membre de la direction de la LCR, Christian Picquet, prit fait et cause pour faire du soutien de la république française et de ses valeurs l'axe central stratégique du programme de la LCR. C'est la déclaration essentielle de son livre « La République dans la tourmente. Essai pour une gauche à gauche » qu'il publia l'année dernière (19). Picquet généralise par là l'attitude de la LCR pendant l'élection présidentielle de 2002 quand elle rejoignit le « Front républicain » de Chirac.

Picquet justifie son offensive en disant que les gens de gauche ont en France un rapport unique avec la république. Alors qu'ailleurs en Europe face au danger de l'extrême-droite on manifestait pour la démocratie et les droits de l'homme, ces valeurs étaient condensées pour des raisons historiques en France dans l'idéal de la république. Dans les jours agités de l'entre deux tours de l'élection présidentielle on était descendu dans la rue au nom de la république.

Suit un extrait de l'histoire de la France qui ressemble à une caricature: « Le fantôme, en l'occurrence, a pris les traits du spectre hantant les classes possédantes depuis maintenant deux siècles. Chaque fois qu'il se trouva mis en danger par la contre-révolution, que la réaction ou l'obscurantisme prétendirent revenir sur ses conquêtes originelles, on vit des foules innombrables se dresser. De 1789 à 1796, de 1830 à 1848, de la Commune à l'affaire Dreyfus, du Front populaire à la Résistance, de la Libération au refus du putsch d'Alger, de la défense de l'école publique plusieurs fois mise en cause sous la 5e République au combat contre le Front national, de l'attachement sans cesse réitéré à la 'Sécu' au refus de voir porter atteinte au service public, les grands mouvements populaires auront eu en commun de représenter des variantes de 'concentration républicaine' ».

Dans son ivresse républicaine, l'auteur ignore le fait que la république française, de la première à la cinquième république, a toujours été et reste jusqu'à ce jour un instrument de domination de la bourgeoisie. Les illusions des masses dans la république qu'il décrit avec tant d'enthousiasme ont été créées délibérément pas les staliniens et les sociaux-démocrates afin d'empêcher que les soulèvements révolutionnaires ne menacent le pouvoir bourgeois. C'est précisément en cela que résidait la signification du Front populaire qui fut la cause d'une défaite catastrophique.

Même Rouge s'est senti obligé de faire allusion à un fait historique indéniable. Une critique du livre de Picquet fait remarquer que la république pouvait aussi s'avérer « être un terrible piège pour le mouvement ouvrier ». Celle-ci fut « le terrain de toute la politique d'union sacrée des classes dominantes au mouvement ouvrier réformiste. C'est au nom de la République qu'ont été conduites les expéditions coloniales contre les peuples d'Afrique du Nord, d'Afrique noire et d'Indochine et une politique de répression et d'assimilation forcée de ces peuples. Des premières expériences de 'ministérialisme' (participation d'un ministre socialiste, Millerand, dans un gouvernements bourgeois) au début du XXe siècle à la reconstruction de l'Etat bourgeois en 1944-1945 (sous la houlette de De Gaulle, avec le désarmement des forces de la Résistance), en passant par le Front populaire qui canalisa la force propulsive de la grève générale dans l'alliance avec le Parti radical, c'est pourtant à chaque fois la référence à la République identifiée aux institutions de l'Etat bourgeois démocratique qui désarma le mouvement social. ».

Le seul fait que dans la LCR on discute ouvertement d'un soutien à l'Etat bourgeois montre que de ce point de vue elle ne connaît plus de retenue. Vu dans ce contexte, ses adieux à la « dictature du prolétariat », comme ce fut jadis le cas pour le PCF, signalent clairement qu'elle est prête à devenir un parti gouvernemental bourgeois.

Le 15e congrès de l'internationale pabliste

On retrouve les conceptions politiques exprimées par la LCR dans son appel pour une « gauche anticapitaliste » dans les résolutions du 15e congrès mondial de la « Quatrième Internationale » pabliste (dont la LCR est la section française officielle), reprenant souvent exactement les formulations qui y sont employées. Ce congrès s'est tenu au mois de février 2003 à Bruxelles. Les origines de l'internationale pabliste, longtemps connue sous le nom de « Secrétariat Unifié » et dont le dirigeant le plus connu fut, jusqu'à sa mort en 1995, Ernest Mandel, remontent comme nous le verrons, à 1953. A cette époque, plusieurs sections de la Quatrième Internationale rompirent avec les fondements programmatiques de la Quatrième internationale fondée par Léon Trotsky et se rapprochèrent, sous la direction de son secrétaire d'alors, Michel Pablo, du stalinisme d'obédience moscovite.

Le 15e congrès pabliste, le premier depuis 8 ans, se déclara en faveur de la construction d'une nouvelle « Internationale de masse » qui serait en rupture avec tout ce qui rappelle, même de loin, les traditions marxistes sur lesquelles s'étaient basées lors de leur fondation les internationales précédentes. Un rapport officiel du congrès, rédigé par François Vercammen, le souligne de façon explicite.

Ce membre du bureau exécutif pabliste écrit: « Cette nouvelle Internationale, ou du moins un premier pas sur la voie de sa construction, sortira des limbes des mouvements et mobilisations actuels. Elle ne ressemblera à aucune des précédentes, et certainement pas aux Internationales marxistes-révolutionnaires de type partidaire. Elle sera la riposte 'spontanée' massive au règne despotique global sans précédent dans l'histoire du capitalisme, et son point d'ancrage sera son internationalisme et son anticapitalisme intuitif; mais aussi sa très grande hétérogénéité de tout point de vue. Sa cohérence se trouvant prioritairement dans sa propre mise en mouvement, elle sera certainement différente des cinq précédentes: la Ligue Communiste Internationaliste de 1848, la Première Internationale (1864-1876), la Seconde Internationale (1889-1914), l'Internationale communiste (la 'Troisième', 1919-1943), la IVe Internationale (fondée en 1938). » (22)

Par « mouvements » et « mobilisations » auxquels Vercammen se réfère comme constituant la base de la nouvelle « Internationale de masse », on entend les mouvements contre la mondialisation et contre la guerre en Irak ­ les grandes manifestations contre les sommets internationaux qui ont commencé à Seattle en 1999, les forums sociaux de Porto Allegre et de Florence, ainsi que les manifestations contre la guerre en Irak du mois de février 2003.

Ces mouvements reflétaient l'opposition grandissante de larges couches de la population à l'exploitation et à l'oppression ainsi qu'aux projets de domination mondiale de l'impérialisme américain. Aux côtés de vétérans du mouvement de contestation des années 1960 et 1970 ont aussi pris part à ces manifestations des couches de la classe ouvrière et surtout de la jeunesse intervenant pour la première fois dans la situation politique de manière active et largement indépendante des vieux appareils réformistes. Pour ce qui est de la politique et de l'organisation toutefois, le ton était donné par des organisations refusant ­ comme Attac ou le Parti des travailleurs brésilien ­ une perspective socialiste révolutionnaire et s'efforçant de ramener ce mouvement sous la houlette des institutions bourgeoises en place. Il est connu qu'Attac entretenait des rapports étroits avec le précédent gouvernement français dirigé par Lionel Jospin et que cette organisation compte jusqu'à ce jour de nombreux députés du Parti socialiste français parmi ses membres inscrits. Le PT brésilien d'autre part, qui a sponsorisé le Forum social de Porto Allegre, est devenu dans l'intervalle parti gouvernemental et élève modèle du Fonds monétaire international.

Ignorer ou se contenter de rejeter ces mouvements à cause de leur direction bourgeoise ou petite- bourgeoise, comme le fait par exemple Lutte ouvrière, serait une erreur. Il est cependant tout aussi erroné de s'adapter aux tendances politiques dominantes en abandonnant toute critique et d'espérer qu'une évolution spontanée engendrera d'elle-même un processus de clarification.

La tâche principale des marxistes consiste à amener dans ces mouvements un processus de différenciation politique. Leur but n'est pas la réunification de la « gauche » ­ une appellation qui regroupe toutes les tendances opportunistes et petites-bourgeoises sous le soleil ­ mais l'unification et la mobilisation de la grande masse de la population travailleuse, dont les conditions de vie sont en conflit irréconciliable avec l'existence du capitalisme.

Cela exige une lutte infatigable contre toutes les tendances qui ­ comme Attac, le PT brésilien et bien d'autres ­ ont un pied, voire même les deux, dans le camp bourgeois et qui veulent mettre le mouvement à la remorque de politiciens bourgeois de gauche ou libéraux. La politique inconséquente de ces tendances ­ le fait qu'ils se soucient de l'opinion publique bourgeoise, qu'ils s'efforcent d'interdire toutes « revendications extrêmes » pouvant effaroucher leurs alliés du camp bourgeois ­ résulte inévitablement en leur incapacité à atteindre la grande masse des gens opprimés et même à la rebuter. On ne peut parvenir à une véritable unité de la grande masse des exploités et des opprimés qu'à travers une lutte politique contre l'influence paralysante de ces tendances.

La Quatrième Internationale fut fondée en 1938 après cinq ans de lutte contre divers types de centrisme ­ le POUM espagnol, l'Independant Labour Party britannique, entre autres ­ ainsi que contre le Front populaire, qui sacrifia les intérêts de la classe ouvrière à une alliance avec l'aile gauche de la bourgeoisie. « Elle [la Quatrième Internationale] n'a, ni ne peut avoir, place dans aucun des Fronts populaires. Elle s'oppose irréductiblement à tous les groupements politiques liés à la bourgeoisie » lit-on dans le programme fondateur de la Quatrième internationale (23). Son but et sa raison d'être étaient et sont toujours de permettre à la classe ouvrière d'intervenir dans la situation politique en tant que force politique indépendante.

Les pablistes rejettent explicitement une telle finalité. Leur appel à constituer une nouvelle « Internationale de masse » s'adresse à des groupements politiques qui ­ dans le langage de Trotsky sont « liés à la bourgeoisie ». Cet appel s'adresse politiquement à des tendances centristes, opportunistes et ouvertement réformistes et du point de vue social à des sections de la petite bourgeoisie et de la bureaucratie des vieilles organisations ouvrières.

Il est caractéristique qu'ils fassent une distinction entre la « classe ouvrière » et la «gauche radicale». La résolution de leur congrès déclare: « La classe ouvrière se trouve encore dans une position de faiblesse, sur la défensive, mais où la gauche radicale se redresse et reprend l'initiative politique à une large échelle. » (24) Une autre résolution est même d'avis que la masse de la population se dirige à droite au niveau mondial. L'offensive politique et militaire de l'impérialisme américain et les interventions répressives des appareils d'Etat, peut-on y lire, « favorise le développement de courants chauvins, réactionnaires et xénophobes, visant en particulier les immigrés. Cette évolution affecte toute la planète, pays par pays ».

La nouvelle internationale, ne peut que « résider dans un rassemblement de toutes les forces de la contestation, de tous les courants politiques radicaux, dans une formation politique nouvelle (parti, mouvement, coalition, alliance) » écrit Vercammen. « Dans une telle formation, les marxistes-révolutionnaires ne font pas de 'l'entrisme' avec un but secret ou avoué de passer le plus vite possible à un 'parti révolutionnaire' d'avant-garde qui se doterait d'un programme révolutionnaire. Ils y sont co-initiateurs, co-organisateurs, co-dirigeants de ce parti large pour partager les expériences des combats actuels et à venir, pour progresser ensemble vers un parti de masse anticapitaliste, capable de lutter pour le socialisme. ».

Ailleurs, le même auteur déclare encore: « Notre objectif n'est pas de faire à court terme un forcing politico-organisationnel pour décanter le mouvement altermondialiste selon des lignes de fracture déjà perceptibles afin de s'imposer comme organisation politique. Au contraire, nous devons le construire, le renforcer comme mouvement de combat sui generis, et réaliser toutes ses potentialités sur les différents plans: comme mouvement socio-politique, comme espace de discussion et d'élaboration, comme porteur de plusieurs campagnes autonomes (taxe Tobin, annulation de la dette du Tiers monde, défense des services publics, contre l'esclavagisme moderne), comme rassemblement des mouvement sociaux constitués (syndicats, chômeurs, écologistes), comme front unique mondial (les mobilisation anti-guerre). »

Reconstruction du mouvement syndical

A côté de nombreux mouvements radicaux de contestation ­ « le mouvement des femmes, des jeunes, anti-guerre, écologiste, antifasciste et antiraciste » ­ et comme faisant partie de la « gauche radicale» qui doit constituer la base de la nouvelle « Internationale de masse », les pablistes mentionnent aussi les syndicats et des sections des vieux appareils staliniens et réformistes.

Ils ne peuvent guère faire autrement que de prendre acte de l'évolution à droite des syndicats ainsi que des organisations sociales-démocrates et staliniennes. Mais ils n'essaient pas d'analyser les causes objectives du déclin de ceux-ci ­ la faillite de leurs programmes réformistes face à la mondialisation. Ils insistent sur le fait que le renouveau du mouvement ouvrier doit s'effectuer grâce à ces organisations.

« Le redressement du mouvement syndical est une tâche fondamentale », dit-on dans la résolution sur les « Tâches de la Quatrième internationale ». Plus avant dans ce texte, on peut lire: « Dans les grandes confédérations établies de longue date dans les pays au taux de syndicalisation très élevé, avec une grande tradition syndicaliste, la re-mobilisation passera certainement à travers ces organisations. [] Dans les pays où un mouvement syndical de masse est né un siècle plus tard (COSATU en Afrique du Sud, CUT au Brésil,..), celui-ci restera plus perméable aux sentiments de la base ».

L'expérience des années passées a prouvé tout le contraire. Dans « les pays à grande tradition syndicaliste » ­ on a de toute évidence en vue ici l'Angleterre et l'Allemagne ­ les grandes centrales syndicales sont aujourd'hui les soutiens les plus importants de la politique anti-ouvrière de droite des gouvernements sociaux-démocrates. Ce sont précisément les syndicats se donnant des allures militantes et allant jusqu'à organiser des protestations qui jouent un rôle-clé dans le détournement de l'opposition au gouvernement, dont ils veulent à tout prix éviter la chute. C'est ainsi que en Allemagne l'IG Metall et Ver.di ont négocié et signé de nombreux accords ayant pour conséquence une dégradation énorme des salaires et des conditions de travail.

Quant à COSATU et à la CUT, deux syndicats arrivés sur la scène au cours d'une crise sociale profonde et potentiellement révolutionnaire, ils ont produit les principaux appuis du pouvoir bourgeois en Afrique du Sud et au Brésil: Cyril Ramaphosa, le dirigeant du syndicat des mineurs et co-fondateur de COSATU, est l'un des patrons les plus riches d'Afrique du Sud et Luis Inàcio da Silva ­ Lula ­ représentant le plus connu de la CUT, est président du Brésil.

Ces expériences à elles seules prouvent la justesse et la prescience de l'analyse des syndicats que fit Trotsky juste avant sa mort en 1940: « Il y a un aspect commun dans le développement ou, plus exactement, dans la dégénérescence des organisations syndicales modernes dans le monde entier: c'est leur rapprochement et leur intégration au pouvoir d'Etat. Ce processus est également caractéristique pour les syndicats neutres, sociaux-démocrates, communistes et anarchistes. Ce fait seul indique que la tendance à s'intégrer à l'Etat n'est pas inhérente à telle ou telle doctrine, mais résulte des conditions sociales communes pour tous les syndicats. » (25)

Trotsky caractérisa l'attitude des syndicats de la façon suivante: « Aux yeux de la bureaucratie du mouvement syndical, la tâche essentielle consiste à 'libérer' l'Etat de l'emprise capitaliste en affaiblissant sa dépendance envers les trusts et en l'attirant à lui. Cette attitude est en complète harmonie avec la position sociale de l'aristocratie et de la bureaucratie ouvrière qui combattent pour obtenir quelques miettes dans le partage des sur-profits du capitalisme impérialiste. Dans leurs discours, les bureaucrates travaillistes font tout leur possible pour essayer de prouver à l'Etat ­ démocratique ­ combien ils sont dignes de confiance et indispensables en temps de paix, et plus spécialement en temps de guerre. Par la transformation des syndicats en organismes d'Etat, le fascisme n'invente rien de nouveau, il ne fait que pousser à leurs ultimes conséquences toutes les tendances inhérentes au capitalisme. »

La période d'essor économique de l'après-guerre avait donné aux syndicats une certaine marge de manuvre leur permettant d'améliorer les conditions de vie de leurs adhérents. Mais ceci est fini depuis bien longtemps. Durant les deux dernières décennies, l'estimation que Trotsky fit des syndicats s'est vue pleinement confirmée. Partout, ceux-ci se sont transformés en organes de l'Etat. Une renaissance du mouvement ouvrier nécessite comme condition préalable une rébellion contre les appareils conservateurs et ossifiés des syndicats. C'est ce que les pablistes essaient par tous les moyens d'empêcher, lorsqu'ils insistent pour qu'une « mobilisation renouvelée » ait lieu par le biais de ces organisations en faillite.

Les pablistes veulent également ­ malgré l'expérience faite avec Blair, Schröder et Jospin ­ rester liés aux partis sociaux-démocrates. « Sachant l'incurie des organisations sous direction social-démocrate quant à la défense des revendications élémentaires, nous ne renonçons pas pour autant à les impliquer dans l'action de masse » peut-on lire dans la résolution sur les « Tâches de la Quatrième internationale ».

La résolution constate avec beaucoup de regret le déclin des partis staliniens. « Les grands partis communistes 'maintenus' sont en fin de cycle, leurs prises de position contre le néolibéralisme et l'impérialisme n'ont pas débouché sur un projet politique anticapitaliste et un mode de fonctionnement démocratique-pluraliste, et aucune tendance de gauche non-stalinienne vertébrée nationalement n'a vu le jour. ». Mais là encore les pablistes n'ont pas totalement perdu espoir. Ils font référence à l'exception digne de louange du Parti de refondation communiste, un des produits de la désintégration du Parti communiste italien, dont fait partie depuis des années la section italienne de l'internationale pabliste. Rifondazione a dans les années 1990 soutenu le gouvernement de centre gauche, qui a préparé le retour au pouvoir de l'alliance de droite de Berlusconi. Elle s'est depuis déclarée prête à présenter des candidats dans le cadre de l'alliance de l'Olivier de Romano Prodi et à assumer des fonctions ministérielles dans un prochain gouvernement de centre gauche.

Le mouvement paysan

Les résolutions du congrès mondial pabliste mentionnent encore les « mouvements paysans » comme « acteurs importants de la mobilisation anticapitaliste ». Outre des mouvements paysans de l'Inde, du Brésil et de la Bolivie, on y fait aussi état des Zapatistes du Mexique et de la Confédération paysanne de José Bové en France, comme éléments d'une nouvelle internationale de masse.

Encore une fois, on fait disparaître d'un trait de plume plus de cent ans d'expérience du mouvement marxiste, en l'occurrence ici avec la question paysanne. Les paysans, en particulier les couches les plus pauvres et les plus exploitées de la campagne ­ travailleurs agricoles et paysans sans terres ­ sont de précieux alliés de la classe ouvrière dans la lutte pour une société socialiste. Mais livrés à eux-mêmes, ils sont cependant incapables de développer une politique anticapitaliste conséquente. Cela est directement dû à leur position sociale de petits producteurs.

« Le paysan suit ou l'ouvrier ou le bourgeois. » écrivit Trotsky dans son livre « La révolution permanente » (26) L'« obstacle infranchissable » qui s'oppose à la formation d'un parti révolutionnaire paysan autonome est « le manque d'indépendance économique et politique de la petite bourgeoisie et sa profonde différenciation interne ». C'est pourquoi une alliance révolutionnaire des travailleurs et des paysans n'est possible que si le prolétariat dirige les masses paysannes. La Révolution russe de 1917 a confirmé cette conception. A l'apogée de la révolution, le plus grand parti paysan, les Sociaux révolutionnaires, se tenait fermement dans le camp de la réaction bourgeoise, tandis que la masse des paysans pauvres s'était mise derrière le prolétariat et les bolcheviques. D'autres expériences vinrent à maintes reprises confirmer l'estimation de Trotsky ­ que ce soit en Chine, en Inde, en Amérique Latine ou dans d'autres régions du monde. Nulle part, la paysannerie ne fut en mesure de suivre une politique révolutionnaire autonome.

Les zapatistes du Mexique mentionnés par les pablistes l'ont encore une fois prouvé. Ils commencèrent à faire parler d'eux en 1994 lorsqu'ils se livrèrent à des combats armés avec l'armée mexicaine dans la province extrêmement pauvre des Chiapas. Conduits par l'ex-professeur d'université Sebastian Guillen, alias Subcomandante Marcos, les zapatistes avaient réussi à gagner une partie de la population paysanne indienne à une lutte de guérilla. Sept ans plus tard, le Subcomandante Marcos entrait à Mexico où il fut accueilli par Vincente Fox, le président mexicain et ancien président de Coca-Cola, et où on lui fit la promesse d'un statut d'autonomie pour la population autochtone. Cela n'a absolument rien changé aux rapports de propriété capitalistes au Mexique, à la dépendance de celui-ci vis-à-vis de l'impérialisme américain ou à l'extrême pauvreté des ouvriers et des paysans mexicains y compris celle de la population autochtone. Le Subcomandante Marcos fut néanmoins célébré avec enthousiasme comme le porteur d'un nouvel espoir par la gauche petite-bourgeoise en Europe et aux Etats-Unis.

Le dirigeant paysan français José Bové est, d'un point de vue politique, une figure plus déplorable encore que le Subcomandante Marcos. L'étudiant et ex-radical devenu paysan et producteur de Roquefort fit beaucoup parler de lui dans toute la France lorsqu'en 1999, pour protester contre la « malbouffe » américaine, il démolit un restaurant McDonald's en construction. Depuis c'est devenu une célébrité et un interlocuteur bienvenu pour de nombreux politiciens ­ de Jospin au gaulliste de droite Charles Pasqua avec qui il débattit en public peu après l'affaire du McDonald's, en passant par Chirac. Bové exprime les inquiétudes des paysans français d'une manière qui les lie aisément à la défense des intérêts commerciaux français surtout vis-à-vis des Etats-Unis. Cela a vraiment très peu de choses en commun avec une perspective socialiste.

Vaincre le « néolibéralisme »

Pour ce qui est aussi de leur programme les pablistes se sont largement adaptés aux tendances petites-bourgeoises qu'ils veulent rassembler dans la nouvelle « Internationale de masse ». Dans les documents du 15e congrès, la lutte contre le « néolibéralisme » est systématiquement qualifiée de tâche stratégique centrale. C'est ainsi que dans la résolution sur les « Tâches de la Quatrième Internationale » on peut lire: « La lutte pour battre le 'néolibéralisme' est au cur de notre combat politique ».

On élève ainsi la lutte contre une certaine forme de politique économique capitaliste au rang d'axe stratégique central et on laisse ouverte la possibilité de soutenir d'autres formes de politique économique capitaliste ­ comme le font effectivement nombre de ceux que les pablistes ont sélectionnés pour participer à leur « Internationale de masse ».

Les pablistes ne recherchent pas les causes objectives qui font que la politique économique néolibérale domine sur toute la planète. La transition de la politique économique keynésienne de la période d'après-guerre basée sur la péréquation sociale, à un courant néolibéral monétariste s'est opérée à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Ce courant est étroitement lié au nom de Paul Volker, nommé par le président Jimmy Carter à la tête de la Banque centrale des Etats-Unis, à celui de Margaret Thatcher arrivée au gouvernement la même année en Grande-Bretagne et de Ronald Reagan qui devint président des Etats-Unis en 1981. Thatcher et Reagan, ainsi que l'élite bourgeoise qui les avaient choisis comme figures de proue et les soutenaient, réagissaient par cette politique à une crise profonde de l'économie capitaliste mondiale.

Cette crise avait commencé dès la fin des années 1960. Elle se manifesta par une baisse des taux de profits, une croissance de la dette publique et une hausse de l'inflation. Elle déclencha des luttes militantes de la classe ouvrière qui se mêlèrent à la contestation étudiante et au mouvement contre la guerre du Vietnam et firent tomber des gouvernements de droite dans de nombreux pays. Au début, la bourgeoisie réagit par des concessions sociales qui exacerbèrent encore la crise économique. A la fin des années 1970, elle passa à la contre-offensive. Pour affaiblir les exigences de la classe ouvrière, Volcker organisa délibérément une récession au moyen d'une hausse massive des taux d'intérêt. Thatcher et Reagan déréglementèrent les marchés financiers internationaux afin de gagner accès à de la main d'uvre à bon marché et à de nouveaux marchés et d'accroître ainsi à nouveau les taux de profits.

Les organisations réformistes n'avaient rien à opposer à cette politique. La tentative de François Mitterrand de réaliser une suite de réformes après son élection à la présidence de la république française se termina bien vite face à la réaction des marchés financiers internationaux. Les syndicats organisèrent défaite sur défaite soit par la trahison ouverte de grèves militantes soit par leur isolement. Reagan réussit ainsi à briser la grève du syndicat des aiguilleurs du ciel américain PATCO parce que celui-ci fut abandonné par l'organisation centrale de l'AFL/CIO. La plus grande grève qui eut lieu en Europe, celle des mineurs britanniques qui dura un an en 1984 et 1985 se termina également par une défaite parce que les autres syndicats et le Parti travailliste refusèrent une confrontation avec le gouvernement Thatcher. Le dirigeant de la grève, Arthur Scargill, ancien stalinien, évita de son côté tout conflit avec la bureaucratie syndicale et travailliste.

L'histoire des vingt dernières années est jonchée de cadavres d'organisations et de politiciens ayant promis à la classe ouvrière de remplacer le néolibéralisme par un capitalisme plus humain et qui ont lamentablement échoué. Parmi eux il y a Lionel Jospin, Oskar Lafontaine, l'architecte de la coalition Rouge et Verte en Allemagne, les post-communistes italiens ainsi que le PDS allemand. L'exemple le plus récent est celui du gouvernement du Parti des travailleurs brésiliens (PT), dans lequel les pablistes ont eux-mêmes un ministre.

On a pu constater à d'innombrables reprises qu'il est impossible de mettre un terme à l'offensive anti-ouvrière sans s'attaquer aux fondements du capitalisme lui-même. L'affirmation selon laquelle il y aurait au « néolibéralisme » une autre réponse qu'une réponse socialiste sert à semer des illusions, à mener la résistance de la classe ouvrière dans une impasse et à la réconcilier avec les institutions bourgeoises. La désillusion qui résulte inévitablement de telles tentatives peut souvent dans ce cas être mise à profit par des organisations de droite.

Contre l'avant-gardisme et le sectarisme

Tandis que les pablistes accueillent à bras ouverts des opportunistes et des charlatans dans leur « Internationale de masse », ils déclarent la guerre à l'« avant-gardisme » et au « sectarisme ». Ils lancent des invectives hystériques contre le « dogmatisme », les « dirigeants infaillibles » et les « réponses révolutionnaires » sans jamais nommer les organisations qu'ils visent. C'est un thème qu'on retrouve systématiquement dans les dizaines de pages de résolutions et de décisions produites par le 15e congrès.

La résolution intitulée « Les tâches de la Quatrième Internationale » s'insurge contre le « concept d'une avant-garde éclairée et arrogante, qui parasite ou se soumette le mouvement ». Elle met en garde contre « des courants radicaux sectaires qui, eux, s'emparent des jeunes à la recherche de solutions révolutionnaires fortes et d'un engagement militant. » Il existe des dizaines de formulations de ce genre.

Par sectarisme, les marxistes entendent l'abstention passive, le fait de tenir à des formules abstraites tout en comprenant mal le véritable développement de la lutte des classes. Finalement, le sectarisme n'est que le revers de l'opportunisme. Tandis que l'opportuniste renonce aux fondements théoriques et aux principes et nage avec le courant politique qui se trouve être dominant à un moment déterminé, le sectaire, lui, renonce à intervenir dans la lutte politique au nom des principes abstraits. Il est donc possible que le sectaire qui ne veut pas mouiller ses principes, reste assis sur le rivage et fait des leçons de morale aux masses engagées dans la lutte de classes, s'effondre dans le désespoir, pique une tête dans l'eau et se noie en compagnie de l'opportuniste ­ comme l'a décrit Trotsky de façon très expressive dans un article sur le sectarisme. (27)

Les pablistes entendent par sectarisme quelque chose de différent: pour eux, le sectarisme est la défense des principes et de la clarté programmatique, le refus de se subordonner au mouvement spontané, une attitude intransigeante vis-à-vis de l'opportunisme, bref tout ce qui constitue une organisation révolutionnaire.

« Le choix pour une organisation qui se dit marxiste-révolutionnaire, devient très simple » écrit Vercammen, « ou bien s'ouvrir vers l'extérieur et donner libre cours à la dialectique interne (avec son inévitable lot d'hétérodoxie, de doute et de fragmentation), ou bien écraser le débat par la 'dogmatisation' des analyses et de la théorie, imposer la 'bonne ligne' politique, renforcer la discipline activiste, cristalliser une 'direction infaillible'».

Ce membre du comité exécutif pabliste mélange absolument tout. Comment la défense d'une ligne politique correcte peut-elle « écraser » un débat ? Cela reste un mystère. Quiconque a une expérience, même réduite, des appareils bureaucratiques sociaux-démocrates, staliniens et syndicaux sait que leur profonde aversion de tout principe va de pair avec une répression systématique de tout débat démocratique. Les congrès de ces organisations sont infailliblement marqués par les manuvres bureaucratiques, les coups joués en coulisse, les tentatives d'intimidation parce que la bureaucratie ne dispose ni d'une analyse, ni d'une perspective et parce qu'elle n'ose pas regarder la réalité en face ni ne peut appeler par leur nom ses véritables objectifs politiques.

Une organisation marxiste ne produira certes jamais une « direction infaillible ». Mais c'est l'autorité politique de sa direction qui sera son plus précieux capital. Celle-ci s'accroît dans la mesure où la direction s'avère capable d'estimer correctement les événements politiques et de prévoir leurs conséquences et aussi si elle se refuse, pour citer encore une fois Trotsky, à prendre des « décisions 'faciles' et 'commodes' qui nous libèrent de tout souci aujourd'hui mais préparent des catastrophes pour le lendemain » (28) L'ironie de Vercammen à propos de la « direction infaillible » est une tentative cynique de placer les efforts pour parvenir à la clarté politique au même plan que les méthodes du stalinisme qui lui prouvait son « infaillibilité » non à l'aide d'arguments mais à l'aide des chambres de torture du KGB.

Une chose ressort en tout cas clairement des résolutions de l'internationale pabliste: si elle prêche l'ouverture et la tolérance vis-à-vis de toutes sortes de courants opportunistes elle est dépourvue de toute tolérance vis-à-vis des marxistes révolutionnaires. Ceci ne devrait pas être pris à la légère et considéré comme des menaces en l'air. C'est un fait historique que le Front populaire des années 1930 alla de pair avec les procès de Moscou et la persécution des marxistes révolutionnaires dans le monde entier. Tandis que les staliniens et pour finir aussi les anarchistes et le POUM prenaient en charge l'Etat bourgeois, la police secrète stalinienne réglaient dans les coulisses leur compte à tous ceux, membres des organisations anarchistes ainsi que du POUM, qui mettaient en danger les bonnes relations avec la bourgeoisie par des revendications trop exigeantes ou des actes audacieux.

Le 15e congrès pabliste eut lieu dans le contexte d'une crise avancée du capitalisme mondial. La profonde polarisation de la société américaine pour laquelle l'élite au pouvoir n'a pas de réponse est une cause majeure de la guerre en Irak. En Europe, la bourgeoisie réagit face à l'agressivité du gouvernement Bush en se réarmant, en intensifiant les attaques contre la classe ouvrière et ce faisant elle aggrave la crise. Par le passé, elle avait dans des crises semblables toujours pu s'appuyer sur les organisations ouvrières réformistes mais dans l'intervalle, celles-ci se sont elles-mêmes largement discréditées. Dans ces conditions, l'initiative pabliste en vue de construire une « Internationale de masse » centriste représente une tentative de créer un nouveau mécanisme de captage de l'opposition grandissante de la classe ouvrière et de la jeunesse afin de la neutraliser politiquement. Elle-même ouverte à toutes les formes d'opportunisme, elle déclare une guerre sans concession au « sectarisme » - c'est à dire au marxisme révolutionnaire !

Les pablistes sont prêts à aller très loin dans la défense du pouvoir bourgeois. De ce point de vue aussi leur 15e congrès mondial a apporté une nouveauté. Il s'est ouvert par des félicitations adressées à Miguel Rossetto, membre de la section brésilienne officielle, qui ayant des fonctions ministérielles, porte la responsabilité de la politique du gouvernement Lula. Ce gouvernement a pour un temps préservé le pays du danger d'un bouleversement révolutionnaire ­ au grand soulagement de la bourgeoisie nationale et du Fonds monétaire international.

Les origines du pablisme - un regard sur son histoire

Si l'on compare les résolutions du 15e congrès mondial de l'internationale pabliste aux révisions opportunistes introduites dans le programme de la Quatrième internationale par Michel Pablo il y a plus de 50 ans, la ressemblance est frappante. Il est stupéfiant de voir combien les choses ont peu changé.

Dans les années qui suivirent la Deuxième guerre mondiale, Pablo, l'ancien secrétaire de la Quatrième Internationale et ses partisans s'adaptèrent à la pression politique exercée sur le mouvement trostskyste par la stabilisation du capitalisme et la force apparente du stalinisme. Si après la Première guerre mondiale de violentes luttes de classe avaient, pendant de nombreuses années, secoué l'Europe, après la Deuxième guerre mondiale dans une période relativement courte la situation fut calmée et le pouvoir de la bourgeoisie à nouveau consolidé.

Cela fut surtout dû, outre l'intervention des Etats-Unis, à l'attitude des partis communistes dépendants de Moscou qui firent jouer toute leur autorité pour étouffer dans l'uf la moindre tentative révolutionnaire. En Italie et en France, où ils disposaient d'une influence de masse, ils firent en sorte que la résistance antifasciste soit désarmée et ils entrèrent temporairement dans des gouvernements bourgeois. Ils honoraient en cela les accords conclus à Yalta et Potsdam entre Staline et ses alliés occidentaux, qui stipulaient que l'Europe de l'Ouest devait rester sous contrôle capitaliste tandis qu'on accordait à l'Union Soviétique le contrôle d'un cordon d'Etats-tampons en Europe de l'Est.

Une évolution révolutionnaire à l'Ouest ou dans les Etats-tampons n'intéressait aucunement la bureaucratie du Kremlin. Une telle évolution aurait automatiquement ébranlé sa propre dictature en Union Soviétique. C'est pourquoi elle s'assura un certain degré d'influence sur les décisions gouvernementales des Etats-tampons, sans toutefois intervenir de façon radicale dans les rapports de propriété et se mit même à la recherche de partis et de politiciens bourgeois discrédités pour les installer au pouvoir dans le but de garder le contrôle sur les masses.

Cela changea avec le début de la guerre froide dans les années 1947-1948. Sous la pression grandissante de la classe ouvrière d'un côté et celle d'un Occident de plus en plus hostile de l'autre, la bureaucratie stalinienne renforça le contrôle exercé sur les Etats-tampons. Pour assurer sa propre survie elle se débarrassa de ses alliés bourgeois et entreprit de vastes mesures de nationalisation. En même temps, elle intensifia son oppression de la classe ouvrière ­ comme on allait le voir dans la répression sanglante des soulèvements ouvriers en Allemagne de l'Est, en Hongrie et en Pologne dans les années 1950.

Ces évènements n'empêchèrent pas Pablo de voir dans les mesures de nationalisations en Europe de l'Est la preuve que le stalinisme joue un rôle révolutionnaire sous la pression d'évènements objectifs. Il était convaincu qu'une Troisième guerre mondiale entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique était inévitable et pensait qu'elle prendrait la forme d'une guerre civile mondiale au cours de laquelle la bureaucratie stalinienne serait forcée de faire la révolution sociale.

C'est dans un document intitulé « Où allons-nous ? » que Pablo résuma en 1951 de la façon la plus concise ses vues sur la situation mondiale. « Pour notre mouvement, la réalité sociale se compose essentiellement du régime capitaliste et du monde stalinien. De plus, que nous le voulions ou non, ces deux éléments constituent en général la réalité sociale, car l'écrasante majorité des forces s'opposant au capitalisme se trouvent, pour le moment, sous la direction ou sous l'influence de la bureaucratie soviétique. » (29)

Comme le constata correctement à l'époque un membre de la section française, ce schéma ne laissait aucune place à un rôle indépendant de la classe ouvrière. « Nous pensions que la réalité sociale était l'opposition des classes fondamentales: prolétaires et bourgeois » commenta Marcel Bleibtreu. « Erreur, car désormais le régime capitaliste, qui précisément englobe ces deux classes, devient un tout qui s'oppose au monde stalinien. » (30)

Pablo ignora simplement la lutte des classes qui faisait rage tant dans le camp capitaliste que dans le camp stalinien. Son schéma était une régurgitation de la théorie des blocs défendue par les staliniens eux-mêmes et qui avait servi de base à la création du Kominform en 1947. Selon cette théorie, le devoir de tout socialiste était de se placer du côté de la bureaucratie du Kremlin dans la lutte entre le camp impérialiste et le camp anti-impérialiste; et toute critique du stalinisme équivalait à un soutien à l'impérialisme.

Les nouvelles conceptions de Pablo ne se bornaient pas à s'adapter au stalinisme. Elle ne faisaient aucune part à un rôle politique autonome de la Quatrième internationale et aboutissait à sa liquidation. « Ayant perdu confiance dans les capacités révolutionnaires de la classe ouvrière et dans l'aptitude du trotskysme à défaire les puissantes bureaucraties sociales-démocrates et staliniennes dans le mouvement ouvrier international ou encore à surmonter l'influence des nationalistes bourgeois dans les pays arriérés, Pablo subordonnait toutes les questions de programme, de perspective et de principe à un opportunisme tactique sans bornes, » peut-on lire dans une enquête détaillée sur les origines du pablisme par David North. (31) « L'activité pratique du mouvement trotskyste ne devait plus avoir pour orientation principale l'éducation du prolétariat, et pour objectif de le rendre conscient de ses tâches historiques et d'établir de façon inconditionnelle son autonomie programmatique et organisationnelle vis-à-vis de toutes les autres classes. [] Il fallait au contraire réduire le travail politique à la menue monnaie d'expédients tactiques. Des positions de principe qui étaient l'aboutissement de décennies de lutte étaient sacrifiées au vain espoir d'influencer les dirigeants des organisations staliniennes, sociales-démocrates et nationalistes bourgeoises et de les pousser à gauche. »

Pablo qualifiait cela d'« intégration dans le mouvement réel des masses ». Dans un discours prononcé devant le 3e congrès de la Quatrième internationale à l'automne de 1951, il appela à « subordonner toutes considérations organisationnelles, d'indépendance formelle ou autres, à la véritable intégration dans le mouvement de masse ». Il exigea explicitement de renoncer à tout programme indépendant: « Ce qui nous distingue plus encore du passé, ce qui fait la qualité de notre mouvement aujourd'hui et constitue la plus sûre garantie de nos victoires futures, c'est notre capacité croissante de comprendre, d'apprécier le mouvement de masse tel qu'il existe souvent confus, souvent dominé par des directions traîtres, opportunistes, centristes, bureaucratiques et même bourgeoises et petites-bourgeoises et nos efforts pour trouver notre place dans ce mouvement avec pour but de le faire parvenir de son niveau actuel à un niveau plus élevé. » (32)

François Vercammen devait avoir ce passage sous les yeux lorsqu'il écrivit plus de cinquante ans plus tard: « Dans une telle formation, les marxistes-révolutionnaires ne font pas de 'l'entrisme' avec un but secret ou avoué de passer le plus vite possible à un 'parti révolutionnaire' d'avant-garde qui se doterait d'un programme révolutionnaire. Ils y sont co-initiateurs, co-organisateurs, co-dirigeants de ce parti large pour partager les expériences des combats actuels et à venir, pour progresser ensemble vers un parti de masse anticapitaliste, capable de lutter pour le socialisme. » (33)

Comme le montre David North dans son bilan du pablisme, cette approche rejette une des leçons les plus importantes tirées de plus d'un siècle de luttes des classes: elle nie la signification du facteur conscient dans la lutte du prolétariat pour le pouvoir politique.

L'approche pabliste se fonde sur une méthode théorique qui est diamétralement opposée à la méthode marxiste. North la caractérise de la façon suivante: « Le point de vue de l'objectivisme, c'est la contemplation au lieu de l'activité révolutionnaire pratique. L'objectivisme observe plutôt qu'il ne lutte, justifie ce qui se produit plutôt qu'il n'explique ce qui doit être fait. Cette méthode fournit la base théorique d'une perspective dans laquelle le trotskysme n'est plus conçu comme la doctrine guidant l'activité pratique du parti déterminé à conquérir le pouvoir et à changer le cours de l'histoire, mais plutôt comme une interprétation générale du processus historique au cours duquel le socialisme est finalement réalisé sous la direction de forces non prolétariennes, hostiles à la Quatrième Internationale. Et si on admettait que le trotskysme avait un rôle direct quelconque à jouer dans le cours des événements, ce rôle était une sorte de processus mental subconscient, guidant l'activité des staliniens, néo-staliniens, demi-staliniens et bien sûr des nationalistes petits-bourgeois de l'une ou de l'autre espèce ». (34)

La fondation du Comité International

Ces nouveautés théoriques de Pablo ne sont pas restées sans réponse. C'est la section française qui s'y opposa la première.

Le Parti communiste internationaliste avait une réelle influence après la guerre. En 1946, il comptait environ 1000 membres et il présenta onze candidats aux élections législatives qui obtinrent chacun entre 2 et 5 pour cent des voix. Son journal La Vérité était vendu dans les kiosques et avait une large audience. Cette influence s'étendait aussi à d'autres organisations. C'est ainsi que l'ensemble de la direction de l'organisation de jeunesse socialiste, qui comptait 20.000 membres, soutenait les trotskystes.

Le PCI n'était cependant pas très solide politiquement. Lorsqu'en 1947 la SFIO fit un brusque virage à droite, qu'elle dissout son organisation de jeunesse et exclut sa direction trotskyste, cela déclencha une crise aiguë dans le PCI. L'aile droite réagit en rejetant toute perspective révolutionnaire. Yvan Craipeau, qui a l'époque était à la tête du PCI, écrivit en 1959 concernant cette période: « Les perspectives révolutionnaires du PCI s'avèrent ne pas correspondre à la réalité. [] Toutefois, la France n'est pas pour autant la Russie de 1917: les masses populaires ne montent pas à l'assaut du régime; elles ne considèrent nullement la grève comme une étape vers le pouvoir, mais comme un moyen de luttes revendicatives. La politique des organisations communistes (et même socialistes) ne leur est pas imposée arbitrairement; elle reflète aussi en partie leur propre état d'esprit. Une fois de plus, il apparaît nécessaire de procéder à une révision sérieuse de l'évaluation politique et de l'orientation. »

En rendant l'« état d'esprit » des ouvriers responsable de la politique des staliniens et des sociaux- démocrates, Craipeau inversait la réalité. Dans les faits, la classe ouvrière française se rebella contre le fait qu'elle était tenue en laisse par les staliniens qui étaient dans le gouvernement avec les sociaux- démocrates et les radicaux bourgeois et exigeaient d'elle de lourds sacrifices au nom de la Nation et de la reconstruction de l'économie. Une vague de grèves partie de l'industrie automobile échappa au contrôle de la CGT dominée par les staliniens et fut pour un temps dirigée par les trotskystes. Afin de neutraliser cette colère, les staliniens se virent finalement obligés de retirer leurs ministres du gouvernement.

Dans le PCI, l'aile droite autour de Craipeau perdit bientôt la majorité. Il fut exclu en 1948, après s'être employé à liquider le parti dans le RDR (Rassemblement Démocratique Révolutionnaire) un groupement de gauche fondé par le philosophe Jean-Paul Sartre. Le RDR de Sartre se dispersa après quelques mois. De nombreux représentants de l'aile droite rejoignirent plus tard le PSU (Parti Socialiste Unifié) de Michel Rocard qui se dissout lui dans le Parti socialiste de François Mitterrand dans les années 1970.

Le conflit avec Craipeau avait préparé le PCI au conflit avec Pablo. En 1952, devant la résistance du PCI à la trajectoire révisionniste de Pablo, ce dernier exclut la majorité de la section au moyen de mesures bureaucratiques. En cela, il pouvait s'appuyer sur une minorité dirigée par Pierre Frank et Ernest Mandel. Tous deux compteront parmi les plus importants représentants du pablisme français et international dans les décennies qui suivront.

En 1953 finalement, plusieurs sections de la Quatrième internationale s'opposèrent ouvertement à Pablo. Le SWP (Socialist Workers Party) américain publia le 16 novembre 1953 une lettre ouverte à tous les trotskystes du monde entier dans laquelle, de façon détaillée et sans ambiguïté, il prenait position contre Pablo. Le SWP avait collaboré étroitement avec Trosky dans les dernières années de sa vie et possédait une grande autorité dans l'internationale. La Lettre ouverte accusa la fraction de Pablo d'« uvre[r] aujourd'hui délibérément pour disloquer les cadres historiquement assemblés du trotskysme dans les divers pays et liquider la Quatrième Internationale ». Elle parvint à cette conclusion que: « L'abîme qui sépare le révisionnisme pabliste du trotskysme est si profond qu'aucun compromis n'est possible politiquement ni organisationellement ». (36)

La Lettre ouverte mena au rassemblement des trotskystes orthodoxes au sein du Comité International de la Quatrième internationale, que rejoignirent aussi la majorité exclue de la section française ainsi que la section britannique.

Le bilan du pablisme

Ce n'est pas la tâche de cette série d'articles que d'écrire une histoire du pablisme. Cela exigerait plusieurs volumes. Même s'il ne s'agissait que d'établir la liste des catastrophes politiques dont l'internationale pabliste est responsable, ou desquelles elle est au moins en partie responsable, l'espace réservé à ces articles ne serait pas suffisant.

Les dirigeants pablistes se sont avérés inépuisables dans la recherche de figures politiques ou d'organisations auxquels ils pouvaient faire la cour et dont ils pouvaient dire qu'ils étaient l'avant-garde révolutionnaire. Ernest Mandel surtout développa de ce point de vue des capacités insurpassables. La liste des personnages politiques dont il a fait l'éloge à un moment ou à un autre va de Tito à Michail Gorbatchev auquel il consacra un de ses derniers livres, en passant par Mao, le stalinien polonais Gomulka, Fidel Castro, les sandinistes et des esprits brouillons comme le dissident de la RDA Rudolf Bahro. Le livre consacré à Gorbatchev fut dédié à Boris Eltsine !

Aucune de ces figures ou organisations ne confirma jamais les espoirs que les pablistes avaient placés en elles. Elles virèrent immanquablement à droite et immanquablement elles léguèrent à la postérité un monceau de ruines politiques. Mais les pablistes ne s'en sont guère soucié pour autant. Sans s'occuper de ce qui s'était passé, comme le canard qui quitte la mare, secoue l'eau de ses plumes puis y retourne, ils sortaient d'un désastre qu'ils avaient eux-mêmes entraîné pour entrer dans le désastre suivant. Le refus d'accepter toute responsabilité pour les conséquences de leur propre activité politique fait partie, et c'est tout à fait caractéristique, de cette conception objectiviste du monde qui explique tout événement politique par l'action de forces historiques anonymes.

Pour ceux qui suivirent les conseils des pablistes et qui durent subir les conséquences de leur politique, les choses ne furent certes pas aussi faciles. On a ainsi égaré et démoralisé des générations de travailleurs et de jeunes qui s'étaient sentis attirés par le trotskysme. Certains y perdirent même la vie, comme ces jeunes d'Amérique latine qui, sur les conseils de Mandel, quittèrent les villes et allèrent dans la jungle pour y mener une lutte de guérilla et où, isolés de la classe ouvrière ils furent la proie facile des militaires fascistes.

Pablo lui même et les dirigeants pablistes français se mirent, après la scission de 1953, sans réserve au service du Front de libération nationale (FLN) algérien, pour lequel ils exécutèrent surtout des tâches pratiques comme l'impression de journaux clandestins, la fabrication de fausse monnaie et de faux passeports et même la construction d'une fabrique d'armes au Maroc. Après la victoire du FLN sur la puissance coloniale française, Pablo entra au service du gouvernement algérien. En tant que conseiller particulier du président Ben Bella, il supervisa l'introduction d'une autogestion de type yougoslave dans les entreprises algériennes.

Il coordonna en même temps les relations avec les mouvements nationalistes dans le monde entier au nom du gouvernement algérien. Il entretint des rapports étroits avec le MPLA en Angola, le Frelimo au Mozambique et avec Désiré Kabila au Congo. Le panafricanisme, qui a depuis prouvé sa complète inaptitude à résoudre les problèmes de l'oppression coloniale et du retard économique, dut dans sa phase initiale beaucoup à Pablo. Il s'efforça avec Che Guevara de construire une nouvelle organisation s'étendant sur trois continents et qui devait avoir sa place à gauche du mouvement des pays non alignés de Tito et Nehru. Ho Chi Minh montra de l'intérêt, tout comme Kim Il-Sung et Gamal Abdel Nasser. Pablo conduisit les négociations au nom de Ben Bella avec les ambassadeurs des pays concernés. Il était aussi en contact étroit avec le gouvernement soviétique.

Les activités des pablistes se terminèrent brusquement en 1965 quand les militaires renversèrent Ben Bella et quand Houari Boumédienne prit le pouvoir. Pablo réussit à fuir grâce à un passeport que lui avait fournit le MPLA. Quelques-uns de ses amis en revanche furent torturés. Parce que les soi-disant trotskystes s'étaient subordonnés sans réserve au nationalisme bourgeois du FLN, la classe ouvrière algérienne fut totalement prise au dépourvu par un virage à droite prévisible de la part de celui-ci.

Le Secrétariat unifié et Pablo scissionnèrent la même année. Leurs divergences concernaient entre autre le conflit entre Moscou et Pékin qui s'étaient brouillés. Tandis que Pablo entretenait des rapports étroits avec le Kremlin depuis ses jours dans le gouvernement algérien, le Secrétariat unifié, lui, soutenait Mao Tsé-Toung. Mais il n'y eut aucun bilan tiré en ce qui concerne les fondements politiques du pablisme. Le Secrétariat unifié lui aussi continua de glorifier les mouvements nationalistes bourgeois. Un de ses nouveaux héros était Fidel Castro; il en faisait l'éloge, le qualifiant de « marxiste naturel ».

Une année auparavant déjà on avait pu constater les conséquences réactionnaires du pablisme au Sri Lanka, l'ancienne Ceylan. La section sri lankaise de l'internationale pabliste, le Parti Lanka Sama Samaja était entré en 1964 dans un gouvernement de coalition bourgeois dirigé par Sirimavo Bandaranaike, la mère de l'actuelle présidente du Sri Lanka. Cela donna le coup de départ d'une évolution qui allait plonger le pays dans une guerre civile autodestructrice qui dure encore aujourd'hui.

Le LSSP était le principal parti de la classe ouvrière sri lankaise. Il avait une influence de masse parmi les travailleurs cingalais et tamouls. Il s'était opposé après la Deuxième guerre mondiale à la constitution ceylanaise, qui avait été négociée avec la puissance coloniale britannique et qui, en opposant l'une à l'autre les deux principales ethnies de l'Ile, garantissait la domination de la bourgeoisie ceylanaise.

En 1953, le LSSP n'avait pas soutenu la Lettre ouverte du SWP, bien qu'il ait lui même eu des réserves vis-à-vis de Pablo. Il maintint ses relations avec l'internationale pabliste. Dans les années suivantes se développèrent dans ses rangs des tendances opportunistes, encouragées par les pablistes, tendances qui prenaient fait et cause ouvertement pour des alliances politiques directes avec la bourgeoisie nationale. Ceci trouva son point culminant dans les évènements de 1964. Pour la première fois de l'histoire un parti qui se disait trotskyste entrait dans un gouvernement bourgeois. Cela portait le discrédit sur la Quatrième internationale non seulement dans tout le sous-continent indien, mais encore dans tous les pays du soi-disant tiers-monde.

Le prix payé par le LSSP pour son entrée dans le gouvernement Bandaranaike fut la capitulation devant le chauvinisme cingalais. Il soutint en tant que parti gouvernemental les mesures (telle la désignation du cingalais comme langue d'Etat), qui discréditaient la minorité tamoule. La conséquence en fut que la population appauvrie, et avant tout la jeunesse, cessa de considérer que son destin était lié à celui du mouvement ouvrier et rechercha une autre orientation. Les groupes séparatistes comme le LTTE, groupes qui propageaient la lutte armée pour un Etat tamoul indépendant gagnèrent de l'influence parmi les tamouls. Dans la population pauvre du sud c'est le JVP qui s'implanta s'orientant initialement vers le maoïsme mais développant très vite des formes extrêmes de chauvinisme cingalais et prenant par moment ouvertement un caractère fasciste.

La trahison de Ceylan donna la preuve irréfutable que le pablisme était passé dans le camp de la contre-révolution bourgeoise. Il représente dans l'histoire de l'internationale pabliste un tournant tout aussi décisif que le 4 août 1914 et le vote en faveur des crédits de guerre par la sociale- démocratie allemande dans l'histoire de la Seconde internationale.

Les origines de la LCR

Après la scission de 1953, les pablistes français avaient mené une existence des plus précaires. Ils n'avaient que quelques dizaines de membres, parmi lesquels ne se trouvaient guère de travailleurs et ils n'étaient pas non plus présents dans les syndicats. Dans les années 1960, ils réussirent à gagner un groupe de sympathisants dans la fédération des étudiants communistes de la faculté des lettres de la Sorbonne à Paris. Ce groupe était dirigé par Alain Krivine, qui était à l'origine stalinien et avait même en 1956 participé au festival de la jeunesse à Moscou. Krivine était critique vis-à-vis de l'attitude du Parti communiste dans la guerre d'Algérie et s'était rapproché des pablistes, que deux de ses quatre frères avaient déjà rejoints depuis longtemps en secret. En 1965, Krivine et la fédération des étudiants communistes de la Sorbonne furent expulsés du PCF. Plusieurs centaines de membres les rejoignirent et fondèrent la LCR. Beaucoup n'étaient cependant pas au courant de la collaboration de Krivine avec les pablistes.

Le mouvement étudiant de 1968 entraîna une croissance rapide de la LCR, qui compta bientôt plusieurs milliers de membres. Politiquement elle s'adapta entièrement aux illusions des étudiants et fut très active sur les barricades. Les pablistes portèrent aux nues l'activisme des étudiants, qu'ils fêtèrent comme la nouvelle avant-garde de la révolution. En 1969, le PCI de Pierre Frank et la LCR de Krivine fusionnèrent pour former la Ligue Communiste, qui porte cependant depuis 1973 à nouveau le nom de LCR.

Après que la LCR se soit donné sur les barricades de 1968 une indigestion de phrases révolutionnaires qui exprimaient plus l'état émotionnel des étudiants d'alors qu'elle ne représentait un programme politique élaboré et une fois que la révolte étudiante eut régressé, elle se pendit à nouveau aux basques des staliniens. Chaque fois qu'une crise se développait au PCF, la LCR se précipitait au secours d'une des factions concurrentes, lui donnait l'accolade et déclarait qu'elle était la base d'une nouvelle organisation « de gauche » ­ pour constater ensuite qu'elle allait à toute vitesse à droite.

Leur soutien au dissident du PCF Pierre Juquin pendant la campagne présidentielle de 1988 est un exemple typique de cette ligne. Etant donné que cet épisode caractérise si bien la politique de la LCR nous allons le décrire brièvement.

C'est essentiellement de la droite que Juquin attaqua le PCF. Il était proche de l' « eurocommunisme » tel qu'il était propagé par les partis communistes italien et espagnol. Ceux-ci aspiraient à plus d'autonomie vis-à-vis de Moscou pour pouvoir collaborer plus étroitement avec la classe dirigeante de leur propre pays. Le PCF sous la direction de Georges Marchais entretenait des rapports ambivalents avec l'eurocommunisme. Il se réclamait bien depuis 1976 d'un « socialisme aux couleurs de la France » et défendait un programme commun de gouvernement avec les sociaux- démocrates et une tendance libérale de gauche, mais craignait aussi d'être étouffé par l'étreinte des socialistes. En 1977, Marchais mit fin à l'alliance avec le PS et s'orienta à nouveau de façon renforcée vers Moscou. Cela n'empêcha cependant pas le PCF d'entrer dans le nouveau gouvernement lorsque Mitterrand gagna finalement les élections.

Trois ans plus tard, le PCF se retira du gouvernement après un virage marqué à droite dans la politique économique de Mitterrand. Cela mobilisa les « rénovateurs » sous la direction de l'ex-porte- parole du PCF, qui critiquèrent la ligne « orthodoxe » de Marchais et préconisèrent la poursuite de la collaboration avec les sociaux-démocrates. Juquin fut finalement exclu du PCF et se présenta contre son candidat officiel, André Lajoinie, à l'élection présidentielle de 1988. Alain Krivine avait déjà établi des relations étroites avec l'historien du PCF, Jean Elleinstein, porte- parole des eurocommunistes et un confident de Juquin. Après l'exclusion de Juquin, la LCR mit à sa disposition les pages de son journal et organisa sa campagne électorale. Elle espérait créer ainsi un point de ralliement pour staliniens mécontents, ex-radicaux et socialistes déçus. Cela n'eut pas de succès. Juquin n'obtint que deux pour cent des voix et disparut bientôt de la scène politique.

L'évolution vers la droite de l'internationale pabliste

Bien que la politique de l'internationale pabliste ait régulièrement conduit à des impasses ou à des catastrophes politiques, cela n'entraîna pas automatiquement la disparition du pablisme comme tendance politique. Même dans le Comité international apparurent des tendances qui défendaient des conceptions similaires à celles des pablistes et les trotskystes orthodoxes se trouvèrent à nouveau en minorité.

C'est ainsi que le SWP américain, dix ans après avoir exclu tout compromis politique et organisationnel se réunifia avec les pablistes dans le Secrétariat unifié. Il n'y eut pas de discussion sur les différences d'alors. C'est le soutien commun à Fidel Castro qui servit de base politique à la réunification.

En 1971, c'est la section française, l'Organisation communiste internationaliste (OCI) qui se sépara du Comite international. Elle garda bien ses distances vis-à-vis du Secrétariat unifié et de sa filiale française, la LCR, mais s'adapta complètement au Parti socialiste et au syndicat de droite Force ouvrière. En même temps elle noua ses propres relations opportunistes avec la bourgeoisie nationale des anciennes colonies.

Au cours des années 1970, c'est la section britannique du Comité international, le Workers Revolutionary Party qui prit des positions de plus en plus ouvertement pablistes ­ dans son attitude vis-à-vis des mouvements de libération nationale, des syndicats britanniques et de la bureaucratie travailliste et finalement aussi de la bureaucratie stalinienne de Moscou. Cela mena à une profonde crise interne qui brisa ce parti.

Le Comité international se compose aujourd'hui des forces qui ont lutté aux Etats-Unis, au Sri lanka et en Grande-Bretagne contre la capitulation devant le pablisme, ainsi que de nouvelles sections qui ont rejoint cette lutte politique. C'est surtout la lutte contre la dégénérescence du WRP et la scission avec lui, en hiver 1985-1986, qui représente un tournant décisif de son évolution. La confrontation théorique avec tous les aspects de la dégénérescence du WRP conduisit à une résurgence du marxisme authentique qui se reflète aujourd'hui dans la qualité du World Socialist Web Site. Elle a posé les fondements d'une renaissance du mouvement ouvrier marxiste international.

Les raisons pour lesquelles le pablisme a été capable de résister si longtemps et pour laquelle il a pour un certain temps été plus influent que le marxisme orthodoxe se trouvent dans les relations politiques et sociales de l'après-guerre. Le pablisme a survécu parce que le mouvement ouvrier a été dominé par le stalinisme et la sociale-démocratie et les masses opprimées des anciennes colonies ont été dominées par le nationalisme petit-bourgeois. Le pablisme développa les formules politiques et théoriques qui justifiaient la domination de ces tendances et les protégeaient sur leur gauche. En même temps il trouva dans le milieu qui profitait dans une certaine mesure du compromis de classe ­ la bureaucratie syndicale et certaines sections de l'intelligentsia petite bourgeoise ­ un terrain de recrutement propice.

Si l'on considère le pablisme comme un phénomène social et politique objectif, il est inséparable de l'existence de l'Union soviétique et de la domination de la bureaucratie stalinienne. La seule existence de l'Union Soviétique avait forcé la bourgeoisie occidentale à atténuer la lutte des classes au moyen de concessions sociales faites à la classe ouvrière et par là, à créer un vaste champ d'action aux partis réformistes et aux syndicats. La guerre froide avait donné aux mouvements nationaux la possibilité d'utiliser en leur faveur la confrontation entre les blocs et de montrer un certain degré d'indépendance. En même temps, le stalinisme restait au niveau mondial le principal instrument de la contre-révolution et étouffait tout mouvement indépendant de la classe ouvrière.

L'effondrement de l'Union soviétique en 1991 plongea le pablisme dans une crise aiguë. Il confirma le caractère contre-révolutionnaire de la bureaucratie stalinienne (toujours nié par les pablistes) qui avait pris elle-même l'initiative d'une dissolution de l'Union soviétique. Cet effondrement coupa aussi l'herbe sous les pieds du social-réformisme et du nationalisme petit- bourgeois, ce qui engendra un déclin général et un virage à droite de toutes ces organisations.

Le Secrétariat unifié se désintégra. De nombreuses sections se sont dispersées et dissoutes dans les ruines des partis staliniens. D'autres sections sont allées d'un bloc dans les organisations qui succédèrent aux partis staliniens et n'entretinrent plus que des rapports peu étroits avec le Secrétariat unifié. Dans le rapport sur le 15e congrès mondial que nous avons déjà cité cette crise est décrite de façon emphatique: « Aucune organisation révolutionnaire n'est sortie indemne de cette période néo-libérale contre-révolutionnaire. Toutes ont dû encaisser la défaite. Chacune d'entre elles a dû s'adapter. » y lit-on. Ailleurs dans ce texte, on parle même pour ce qui est de la période de 1985 a 1995 d'une « descente aux enfers ».

L'internationale pabliste ressuscitée a quitté le purgatoire en tant qu'aile gauche de la politique bourgeoise, débarrassée de tout stigmate marxiste. Elle a effectué un virage à droite accentué. Elle ne joue plus le rôle de la feuille de vigne de gauche des soutiens réformistes de l'ordre bourgeois, mais elle est devenue elle-même un tel soutien. Ce qui représentait en 1964 le sommet de la trahison pabliste et qui força le Secrétariat unifié à prendre à mi-voix ses distances est devenu la norme ­ l'entrée dans des gouvernements bourgeois.

Livio Maitan, un des vétérans du pablisme et pendant longtemps un dirigeant du Parti de refondation communiste en Italie, ouvrit le 15e congrès en apportant des félicitations à un ministre bourgeois membre des rangs pablistes ­ une nouveauté même pour ces derniers. Ce faisant, il insista pour rappeler les évènements de 1964 au Sri Lanka, qu'il qualifia cyniquement de « dérives ».

« En principe, nous n'avons jamais souffert de cette maladie fatale du mouvement ouvrier qu'est le crétinisme parlementaire, même si nous avons subi, à différentes époques, des dérives, du Sri Lanka à des pays d'autres continents. Donc, nous n'avons pas peur de souligner comme un reflet de notre influence croissante le fait que dans la dernière décennie nous avons eu des élus dans une série de pays, du Brésil aux Philippines, du Danemark au Portugal et au Parlement européen. Au Brésil, un camarade comme Miguel Rossetto, dont nous connaissons les qualités et l'esprit militant, est aujourd'hui membre du gouvernement surgi du succès populaire sans précédent qu'a représenté l'élection de Lula. Miguel a assumé une responsabilité cruciale avec la tache d'accomplir une réforme agraire radicale, susceptible de déclencher une dynamique plus générale de rupture du système. Nous allons suivre et soutenir sa bataille, appuyée par tous les secteurs les plus avancés du Parti des travailleurs et le Mouvement des sans terre, et, en faisant taire une angoisse sous-jacente pour la difficulté extrême de l'entreprise, nous lui exprimons dans ce congrès notre solidarité la plus chaleureuse. »

Nous verrons dans un prochain chapitre à quoi ressemble cette « dynamique plus générale de rupture du système » dans la pratique brésilienne.

Les pablistes et le gouvernement Lula

Le rôle joué par le parti frère de la LCR dans la formation du gouvernement de Luiz Inácio da Silva, surnommé Lula, et qu'il continue de jouer en sa défense, est un enseignement sur les conséquences de la politique pabliste. Democracia Socialista, ainsi se nomme la section brésilienne du Secrétariat unifié, est une tendance au sein du Parti des travailleurs (PT). Celui-ci gouverne ce pays de 175 millions d'habitants en coalition avec des partis bourgeois depuis que Lula a gagné les élections présidentielles en octobre 2002

Les pablistes brésiliens avaient déjà rejoint le PT au moment de sa fondation en 1980. Le Secrétariat unifié soulignait à l'époque expressément qu'il ne s'agissait pas d'une forme d'entrisme. La tâche de ses membres brésiliens consistait à « prendre toute leur place dans le PT, pour le construire et non pour y faire de l'entrisme comme dans un parti réformiste, pour contribuer à la formation de son programme au feu de la pratique et non pour lui faire ingurgiter de force un programme préfabriqué. », écrivait l'organe en langue française du Secrétariat unifié en décembre 1980. (39)

Par entrisme les marxistes entendent le travail qu'ils effectuent dans une autre organisation sans pour autant abandonner leur propre programme ou la structure de leur organisation. Trotski avait ainsi proposé en 1934 à ses amis politiques en France d'entrer dans la SFIO, section française de la Deuxième internationale, dans laquelle était en train de se constituer une aile gauche. Il n'avait aucune illusion sur le caractère politique de la sociale-démocratie, il s'agissait pour lui d'influencer le processus de fermentation politique au sein de ce parti et de le mettre à profit afin de renforcer les rangs de la Quatrième internationale. Lorsque la direction de la SFIO effectua un virage marqué à droite l'année suivante et agit contre l'aile gauche, il n'hésita pas à tourner à nouveau le dos à la sociale-démocratie.

Le PT est issu des luttes ouvrières de masse qui secouèrent le Brésil à la fin des années 1970. La classe ouvrière s'était fortement accrue en nombre dans la période précédente du fait de l'investissement étranger sous la dictature militaire arrivée au pouvoir en 1964. Le dirigeant charismatique du PT, Lula avait été le dirigeant de la centrale syndicale CUT. L'orientation politique du PT était nettement réformiste. Son but n'était pas de renverser le capitalisme brésilien, ce qui aurait, vu l'étroite interdépendance de celui-ci et de l'économie mondiale, exigé une perspective socialiste internationale, mais de réduire sa dépendance vis-à-vis de l'impérialisme américain, et d'introduire des réformes au niveau national. Cette perspective devait nécessairement entrer en conflit avec la globalisation croissante de l'économie mondiale.

Etant donné la genèse du PT bien des choses militaient en faveur d'une activité entriste dans ses rangs. La tâche des marxistes aurait été de rassembler les éléments révolutionnaires et de déclarer une guerre politique à tous ceux qui voulaient se servir du PT pour réconcilier la classe ouvrière avec les institutions bourgeoises, ce qui allait effectivement devenir son rôle. Le Secrétariat Unifié déclara, en revanche, de façon typiquement pabliste, que les origines du PT elles-mêmes étaient la garantie qu'il prendrait une direction révolutionnaire. Le PT était selon lui « une expression directe de la mobilisation pour une organisation de classe indépendante » et il affirma que « quelle que soit l'orientation initiale d'un tel parti ouvrier de masse, son existence même créera une dynamique qu'il sera difficile de limiter à la collaboration de classes ». (40)

Dans les deux décennies qui suivirent, les pablistes agirent en membres loyaux du PT et parvinrent à de hautes fonctions non seulement dans le parti mais encore dans l'appareil d'Etat. Raul Pont et João Verle furent l'un après l'autre maires de Porto Alegre, Walter Pinheiro fut vice-président de la fraction parlementaire du PT au parlement fédéral et Miguel Rossetto devint ministre de la réforme agraire dans le gouvernement Lula. Le membre de DS le plus connu, Heloísa Helena, fut porte-parole de la fraction du PT au sénat et membre de la direction nationale du PT. En 1992 elle fut élue maire adjoint de Macéio et finalement députée du parlement régional d'Alagoas. En 1998, elle entra au sénat pour la région d'Alagoas avec un score de 56 pour cent. En décembre 2003, elle fut exclue du PT (nous reviendrons sur cette exclusion).

L'activité gouvernementale du PT sur le plan communal et régional donna suffisamment de temps à l'élite brésilienne pour s'assurer qu'aucun danger révolutionnaire n'émanait de ce parti.

Le PT au gouvernement

Le 27 octobre 2002, Lula fut, à sa troisième tentative, finalement élu président avec 61 pour cent des voix. Il fut soutenu par une partie de l'élite brésilienne, après avoir conclu un pacte électoral avec le Parti libéral de droite et une aile du Parti démocrate (PMBD). L'homme qui fit campagne avec Lula pour la vice-présidence était José Alencar, un magnat du textile et le chef du Parti libéral, ce qui rendait absurde la prétention du PT à vouloir une rupture avec le néolibéralisme.

Lula plaça immédiatement aux postes décisifs pour la politique économique des hommes de confiance du capital. Il nomma Henrique Meirelles chef de la banque centrale; cet homme venait du même parti que l'ex-président haï dans le pays, Henrique Cardoso. Le ministère des finances alla à Antonio Palocci, adepte convaincu de la libéralisation du marché qui s'était fait un nom par la privatisation de services publics en tant que maire de Riberao Prato. Son gouvernement de coalition s'engagea à remplir toutes les conditions du Fonds monétaire international.

DS célébra cependant le succès électoral du PT comme une « victoire du peuple et importante défaite pour le néolibéralisme », mais dut concéder que la victoire était « toutefois limitée par les alliances avec des secteurs de droite et par les compromis d'assurer la continuité d'éléments centraux de la politique économique ». Cela ne l'empêcha toutefois ni d'assumer l'entière responsabilité pour ce gouvernement ni d'en faire partie. Elle proclama: « Le mouvement démocratique et populaire s'engage dans une expérience historique inédite et décisive, de tous les points de vue, pour notre futur. La tendance Démocratie socialiste du Parti des travailleurs se positionne pleinement comme partie prenante de ce processus, faisant siens les défis posés au PT et à la gauche brésilienne ». (41) DS accepta qu'un de ses membres, Miguel Rossetto, occupe le poste de ministre de la Réforme agraire dans ce gouvernement de coalition.

International Viewpoint, l'organe en anglais du Secrétariat unifié, justifia cela en disant que DS représentait un courant important du PT et qu'au dernier congrès elle avait obtenu 17,5 pour cent des voix pour son candidat à la présidence, Raul Pont. « Au vu de ces circonstances et des traditions inclusives du PT, Lula s'est vu obligé de proposer sa participation au gouvernement. Si elle avait refusé cela aurait été considéré dans le parti et surtout parmi les millions d'électeurs comme une dérobade devant la responsabilité pour l'espoir d'un véritable changement. Elle fut par conséquent d'avis (une décision qui a occasionné beaucoup de discussions dans la gauche hors du Brésil) que le membre de DS Miguel Rossetto devait essayer, comme ministre de la Réforme agraire, d'accomplir une réforme agraire ­ une question brûlante dans un pays où la distribution de la terre est particulièrement inégale - et que cela pourrait contribuer à ce que les travailleurs agricoles s'auto-organisent » (42)

En d'autres mots, après que les pablistes aient soutenu le PT pendant vingt ans sans le critiquer et donné aux électeurs l'illusoire « espoir d'un véritable changement », ils se sentaient maintenant obligés de diriger les affaires de la bourgeoisie au niveau du gouvernement ­ bien qu'il ne puisse plus guère subsister de doute sur la réelle orientation du gouvernement de coalition. Toute autre ligne de conduite aurait irrité les millions d'électeurs que DS avait trompés.

L'époque où le PT pouvait cacher son caractère bourgeois derrière des phrases de gauche, fut définitivement révolue à partir du moment où il assuma la responsabilité du gouvernement national. Il ne fallut pas longtemps pour que sa trajectoire vers la droite se manifeste au grand jour. Un ami politique de Miguel Rossetto l'a décrit de façon expressive. Ernesto Herrera, membre dirigeant uruguayen de l'internationale pabliste tira, huit mois après l'arrivée de Lula au gouvernement, ce terrible bilan :

« En prenant ses fonctions, le 1er janvier 2003, le président Luiz Inácio da Silva, dit Lula, promit la récupération de l''endettement social séculaire de ce pays', et de commencer à surmonter l' 'héritage maudit' laissé par Fernando Henrique Cardoso et les gouvernements néolibéraux qui l'ont précédé. Mais rien de cela ne se profile à l'horizon. Au contraire, le changement a fait place à la continuité la plus stricte. Le gouvernement Lula a finalement accepté les règles du jeu du capital transnational. Il a donné son accord à une surveillance de la part du FMI, des banquiers et des principaux actionnaires de l'Etat brésilien privatisé. Il a imposé 'la réforme' de la prévoyance vieillesse au bénéfice des fonds de pension privés. Il est en train de mettre un point final à la 'réforme fiscale', ordonnée par Washington.

En poursuivant sa feuille de route néolibérale, le gouvernement Lula prépare la flexibilisation de la législation du travail (exigée par les organisations patronales et le FMI). Sa politique aboutit à l'accroissement de la dette publique par rapport au PIB. Il a assuré 'l'autonomie' de la banque centrale qui, en réalité, représente le bras local de la Fed (Réserve fédérale) nord-américaine. Tout continue comme avant..., ou même en pire. Le chômage se situe à hauteur de 20% de la population active dans les grandes villes. Le revenu moyen des familles a chuté de 16% entre juillet 2002 et juillet 2003; la consommation a baissé de 1% au cours du premier trimestre 2003. Plus de 50% de ceux et celles qui travaillent ne disposent d'aucune sécurité sociale. [] Enfin, le projet de budget 2004 présenté au Congrès [Chambre des députés et Sénat fédéral] réduit toutes les sommes ayant trait aux rubriques budgétaires d'ordre social; et cela bien que le paiement des intérêts de la dette extérieure ne soit en aucune mesure remis en question. ». (43)

Herrera parvint à cette conclusion: « La fraction dirigeante du PT s'est transformée en un élément de soutien de l'ordre bourgeois. »

Le rôle joué par ses camarades de DS est à peine différent de celui de la « fraction dirigeante ». En juin déjà aux élections internes du syndicat CUT, DS avait soutenu la liste officielle de Lula contre une liste oppositionnelle de gauche. Puis, lorsque le parlement vota une réforme des retraites le 5 août malgré des manifestations et des mouvements de contestation véhéments, la majorité des députés de DS votèrent en sa faveur. Seuls deux députés votèrent contre, dont Heloísa Helena.

Le travail du ministre pabliste de la Réforme agraire était conforme à la trajectoire générale suivie par le gouvernement. Lors de sa prise de fonction, Miguel Rossetto avait encore expliqué qu'environ 4 millions de personnes avaient besoin de terre et il promit de distribuer de la terre à 60.000 paysans pendant la première année de gouvernement. Il pouvait s'appuyer sur une loi qui avait déjà été intégrée à la constitution en 1988 et permettait d'exproprier des terres non utilisées (qui représentent, selon une estimation de l'Eglise, en gros, un quart de la terre cultivable) et de les distribuer aux paysans sans terre. Au bout d'un an, seuls 10.000 paysans avaient reçu une terre, soit moins que durant la dernière année du gouvernement conservateur précédent.

Alors que la distribution des terres régressait sous Rossetto, le nombre des occupations de terres dites « illégales » lui, augmenta, tout comme le nombre des ouvriers agricoles tués par des tueurs à gages sur ordre des grands propriétaires fonciers. Selon des informations de l'Organisation de la terre CPT il y en eut 60 contre 30 l'année précédente. Dans cette guerre de classe des campagnes, Rossetto prit la pose de l'arbitre impartial. Dans une interview donnée au journal O Estado l'été dernier il expliquait: « Nous ne tolérons aucune manifestation ou action violente de quelque côté que ce soit ­ que ce soit de la part des paysans sans terre ou de celle des milices armées des grand propriétaires ». En même temps, il consentit, sous la pression des propriétaires terriens, à déposer de sa charge Marcelo Resende, chef de l'agence gouvernementale de la réforme agraire, parce que celui-ci était trop proche des paysans sans terre.

Dans les villes aussi, la résistance face à la trajectoire vers la droite du gouvernement se développa, comme le montre Ernesto Herrera dans l'article cité plus haut: « Des dizaines de milliers d'activistes du mouvement social et de militants 'pétistes' se refusent à se faire complices. Ils manifestent leur indignation et s'insurgent face à ce qu'ils considèrent comme une capitulation inconditionnelle du gouvernement Lula et du PT. Des tracts, des affiches placardées dans les rues, des manifestations de masse, des assemblées syndicales et des congrès étudiants, ainsi que des séminaires et des débats publics dans différentes villes accusent déjà de 'trahison' le gouvernement. [...] La 'lune de miel' entre les secteurs les plus conscients et politisés du mouvement populaire et le gouvernement commence à prendre fin. S'ouvre une phase d'instabilité, d'expériences et d'affrontements accélérés avec le présent régime politique de domination. ».

Tout cela n'entama pas la loyauté à toute épreuve avec laquelle les pablistes brésiliens de DS soutenaient le PT.

L'expulsion d'Heloísa Helena

La direction du PT se décida finalement à l'offensive et prit des mesures contre l'aile gauche du parti. Le 14 décembre 2003, le conseil national du parti exclut quatre représentants de courants de gauche pour « atteintes » répétées « à la discipline » - le député João Batista Olivera de Araújo, surnommé Babá, du Courant socialiste ouvrier (CST), le député Luciano Genro, du Mouvement de la gauche socialiste (MES), le député João Fontes, qui n'appartient à aucune tendance mais qui avait appelé avec Babá et Genro à la résistance contre la politique gouvernementale et la sénatrice Heloísa Helena, à qui son vote contre la loi sur les retraites fut fatal.

DS réagit avec indignation. Dans une déclaration officielle elle explique: « L'expulsion votée est un coup dur contre ce que le Parti des travailleurs représente en tant que parti socialiste et démocratique. Elle met en cause la relation du PT avec les militants de gauche du monde entier. ». Mais la phrase suivante confirme sa loyauté vis a vis du PT: « Démocratie socialiste, cohérente avec les résolutions de sa dernière Conférence, réaffirme la centralité de la lutte au sein du PT pour la reprise d'une orientation socialiste et démocratique. » (44) Miguel Rossetto garda son poste de ministre.

L'attitude de DS eut dans le monde entier l'assentiment de la presse pabliste. En Allemagne, Hermann Dierkes, qui siège au conseil de la ville de Duisburg sur la liste ouverte du PDS, écrivit: « Le courant DS et d'autres gens de la gauche du parti estime qu'il est trop tôt pour déclarer le PT perdu. Ils s'orientent au lieu de cela vers un débat de fond à l'intérieur du parti de gauche qui jusqu'à maintenant a été d'une façon générale démocratique et pluraliste et dans lequel des dizaines de milliers de gens qui s'engagent sont toujours actifs et espèrent un Brésil meilleur et socialiste» (45)

Dans International Viewpoint, organe en langue anglaise des pablistes, un des principaux représentants de DS, l'universitaire João Machado, professeur d'économie, avait déjà justifié en détail, avant l'expulsion d'Helena, les raisons pour lesquelles DS était résolue à rester liée au PT. L'article est un exemple classique de trompe-l'il pabliste. A l'aide de nombreuses formules comme « d'une part, d'autre part » et d'adjectifs comme « contradictoire », « dialectique » il justifie cette descente dans des formes d'opportunisme de plus en plus grossières. (46)

Après neuf mois aux affaires, le gouvernement Lula « a confirmé son caractère contradictoire et à bien des égards même surprenant, » écrit l'auteur et il qualifie de « surprise majeure » le fait que sa politique économique soit « en parfaite continuité avec celle du gouvernement antérieur ». « D'autre part » poursuit-il, « la politique internationale, celle de la réforme agraire et d'autres politiques sectorielles du gouvernement Lula, ont été cohérentes avec le programme historique du PT ». « Les grandes contradictions mentionnées » conclut-il « rendent complexe l'exercice visant à établir un bilan équilibré de ce processus. ».

Et ainsi de suite dans le même style. Machado qualifie d'un côté le succès électoral de Lula comme « une défaite électorale du néolibéralisme » et comme « une victoire du mouvement syndical et populaire » dont « les capacités d'organisation et de mobilisation » ont été renouvelées par l'élection. « Mais en même temps » écrit-il, «les conditions sociales et économiques défavorables au mouvement se sont encore aggravées, en premier lieu le chômage».

« Une phase d'attentisme envers le gouvernement » fait place à une phase critique vis-à-vis du gouvernement, écrit-il ensuite. Il se produit « un processus de réorganisation, d'unification et de mobilisation des mouvements sociaux avec l'objectif de faire pression sur le gouvernement et de contester ses choix ». Il existe « une importante politisation des mouvements sociaux dont l'axe central est la redéfinition de leur rôle face au gouvernement ». Et selon lui, « contribuer au développement de ce processus dans le sens de l'affirmation des mouvements sociaux en tant que sujet fondamental du conflit d'orientation de la société et du gouvernement constitue la principale tâche de la gauche brésilienne aujourd'hui ».

Mais quiconque penserait que Machado prend fait et cause pour une offensive contre le gouvernement et une orientation politique indépendante en est pour ses frais. Après plusieurs pages de «d'une part, d'autre part » il fait campagne pour s'opposer à une rupture avec le PT. Il justifie cela par les « racines profondes » de ce parti.

« Le gouvernement ne peut étouffer les activités du parti. » écrit-il. « Les racines du mouvement qui a construit le PT depuis 23 ans plongent dans la classe travailleuse et le peuple et s'y épanouissent. L'histoire de la construction du PT c'est l'histoire des luttes sociales, politiques et culturelles dans la société brésilienne, c'est aussi une histoire de débats internes. Il y a des arguments forts pour que ce processus se poursuive ». Et il poursuit: « Il ne serait donc pas correct, sur la base de l'orientation gouvernementale au cours de neuf mois, de conclure que le jeu est terminé, comme si les options choisies exprimaient de manière homogène tout le mouvement et déterminaient son avenir; comme s'il n'y avait pas de contradictions et de forces qui se déplacent face à elles. »

Finalement, il condamne expressément tous ceux qui quittent le PT: « Ce n'est pas la sortie précipitée de tout petits fragments du PT qui rejoignent le PSTU [un groupe moréniste qui se tient en dehors du PT] qui pourrait constituer une alternative, car une telle possibilité n'a rien de commun avec la signification historique du PT depuis sa création. [] La lutte pour le PT en tant que parti socialiste et démocratique n'est pas terminée ».

Sa référence aux contradictions et aux racines historiques du PT permet à Machado d'escamoter la question essentielle, celle de son programme et de sa fonction sociale. On pourrait ainsi, en faisant référence aux racines historiques, justifier le fait de se cramponner à toutes les organisations réformistes, aussi banqueroutières soient-t-elles, comme par exemple au SPD allemand ou encore au Parti communiste français, qui ont eux aussi des racines historiques et des contradictions internes. Ce qui détermine leur ligne ce ne sont pas les racines historiques mais leur orientation politique et sociale.

Machado a décidé tout simplement d'ignorer que le PT au gouvernement met en uvre un programme entièrement approuvé par le Fond monétaire international et par une section considérable de la bourgeoisie brésilienne. Ce sont précisément les « racines historiques » du PT, c'est-à-dire le fait qu'il jouit de la confiance d'une partie de la classe ouvrière, qui fait qu'il a tant de valeur aux yeux de la bourgeoisie. Le PT peut faire passer des mesures que la bourgeoisie ne pourrait pour l'instant pas imposer dans une confrontation déclarée avec la classe ouvrière. Le conflit sur la réforme des retraites de l'été dernier l'a montré de façon exemplaire. Des propositions de réforme presque identiques avaient toujours échoué du fait de la résistance de la population sous les gouvernements conservateurs.

Pour ce qui est des « contradictions » internes du PT invoquées par Machado, la direction du parti a fait savoir sans malentendu possible qu'il ne cédera sous aucun prétexte à la pression de la base. La direction du parti a expulsé Heloísa Helena et d'autres éléments de la gauche pour l'exemple. Elle préfère se séparer de membres populaires plutôt que de répondre à la pression grandissante venue d'en bas. La logique de son programme bourgeois pousse de plus en plus le PT dans les bras de la réaction, malgré le mécontentement qui existe dans ses propres rangs. Il a suffi de quelques mois passés au gouvernement pour que son véritable caractère soit révélé.

Alors que les électeurs et les membres du PT se détournent de lui, déçus, Machado et DS sont résolus à faire route commune avec lui et à boire le vin jusqu'à la lie. Leur invocation des « racines profondes » et des « contradictions » internes sert à jeter de la poudre aux yeux des travailleurs et à les empêcher de rompre avec un parti, qui s'est avéré être un piège politique. Leurs agissements ne sont pas dépourvus d'intérêt personnel, une rupture avec le PT s'accompagnerait de la perte de postes bien dotés et de prestige dans l'appareil du parti et dans l'appareil d'Etat.

L'exemple brésilien montre clairement où conduit la politique pabliste. En vingt ans de travail intensif, les pablistes ont participé à la construction d'un monstre politique qui poignarde la classe ouvrière dans le dos. La « gauche anticapitaliste » que la LCR veut construire en France jouerait un rôle similaire.

La démoralisation de Lutte Ouvrière

La résolution par laquelle le 33e congrès de Lutte ouvrière a justifié, en décembre 2003, sa décision de présenter des listes communes avec la LCR aux élections en dit long sur l'état d'esprit de cette organisation. (47) Derrière la rhétorique révolutionnaire se cachent scepticisme, pessimisme et une bonne dose de fatalisme. LO explique sa campagne commune avec la LCR par le fait que les électeurs seraient démoralisés et qu'une candidature séparée de l'extrême gauche les démoraliserait plus encore. Les mots « démoralisé » et « déçu » reviennent plusieurs fois dans un petit texte ne comportant qu'une dizaine de paragraphes.

La résolution débute en disant qu'elle met en doute les résultats encourageants de sondages effectués à l'automne dernier qui estimaient que les listes de LO et de la LCR pouvaient obtenir un score semblable à celui de la présidentielle de 2002 ­ c'est-à-dire aux alentours de 10 pour cent. Il est « impossible de prévoir quelle sera la réponse de l'électorat à l'évolution de la situation lors des élections 2004 » peut-on lire dès le premier paragraphe; mais un « raisonnement politique » amène LO à tenir pour plus vraisemblable un score de l'ordre de 3 pour cent.

« Ce n'est paradoxal qu'en apparence et c'est ce raisonnement qui nous a amenés à proposer un accord électoral à la Ligue au mois de juin dernier, » la résolution continue. « En effet, on ne peut se cacher que l'électorat populaire est démoralisé. C'est dû à la situation sociale, économique et, aussi, aux attaques ouvertes et aux discours cyniques du gouvernement Chirac-Raffarin. »

Dans ces conditions, poursuit la résolution, deux facteurs peuvent entrer en jeu: « d'abord un maintien, voire une montée des scores du Front national, lequel se retrouvera certainement au deuxième tour un peu partout aux régionales, avec peut-être 20 % des suffrages si ce n'est plus par endroits. » Beaucoup de travailleurs pauvres, ulcérés par la gauche comme par la droite voteraient pour le FN.

Le deuxième facteur éventuel est un renforcement du Parti socialiste. LO écrit: « Le gouvernement actuel est tellement honni dans les classes populaires que pas mal d'électeurs populaires peuvent se dire qu'au premier tour de l'élection présidentielle, ils ont eu tort de voter pour les listes PC, Verts ou extrême gauche qui ont dispersé les voix et fait chuter Jospin. Il y aura donc, peut-être, un fort courant d'électeurs qui préféreront voter pour le PS afin de donner au moins une gifle à la droite et ramener la gauche socialiste aux affaires. »

Il n'y a qu'un cas de figure que LO exclut totalement ­ celui d'un soutien accru pour ses propres listes électorales. Les deux phénomènes mentionnés ci dessus, explique-t- elle, « risquent de laminer l'extrême gauche ».

Faire une campagne séparément de la LCR « n'aurait sans doute pas diminué le nombre total de nos suffrages » explique la résolution, «mais si ce total était faible, nombreux seraient ceux de nos électeurs respectifs qui, ayant encore voté pour nous, pourraient se dire que c'est à cause de nos divisions que nous avons déçu et perdu une grande partie notre électorat. Ensemble, notre mauvais résultat serait une donnée objective et non le résultat de notre comportement. ». Il ne fallait pas oublier « qu'un mauvais résultat ­ surtout apparemment dû à notre division ­ ajoutera à la démoralisation de nos propres électeurs en leur laissant penser qu'il n'y aurait rien à attendre ni de la gauche gouvernementale ni de l'extrême gauche pour laquelle ils auraient malgré tout voté. »

Et s'il se trouvait encore des gens pour s'enthousiasmer, malgré ces sombres prédictions, de la campagne électorale de LO, la résolution leur donne pour finir cette douche froide: «Notre démarche n'est donc pas inspirée par l'espoir d'avoir des élus, notre démarche est, en sens inverse, de pouvoir aborder dans de meilleures conditions un score très négatif. »

La culture de l'opportunisme

Cette résolution contient deux choses remarquables. D'abord elle présente une vue déformée du réel état d'esprit de la classe ouvrière, ensuite il y manque toute espèce d'initiative politique de sa part. LO se montre convaincue que sa propre activité est sans effet, qu'elle ne peut rien faire et qu'elle ne peut qu'éviter une autre « démoralisation » en allant avec la LCR ­ sur le caractère opportuniste de laquelle elle ne se fait pas d'illusions.

L'affirmation selon laquelle la classe ouvrière serait démoralisée et tendrait dans sa majorité vers la droite est de toute évidence fausse. Les travailleurs français ont dans les années passées à maintes reprises prouvé qu'ils étaient prêts, malgré le rôle pernicieux des syndicats et de la gauche officielle, à résister aux attaques des gouvernements de gauche comme de droite ­ du mouvement de grève de novembre et décembre 1995 jusqu'au récent mouvement de grève du printemps de 2003. Les trois millions de voix obtenues par les candidats de l'extrême gauche à la présidentielle de 2002 ne peuvent guère être interprétés comme un signe de démoralisation. Même le résultat des élections régionales qui se sont tenues cette année, fut malgré l'attitude défaitiste de LO nettement plus favorable qu'elle ne l'avait prédit. Les listes communes de LO et de la LCR obtinrent plus d'un million de voix, ce qui constitue une moyenne nationale de 4,6 pour cent. Et cela malgré le fait qu'elles n'avaient, du fait de la règle récemment introduite des dix pour cent, que peu de chances d'être présentes au deuxième tour et d'avoir des élus.

La démoralisation que LO décrit en termes si éloquents, se trouve moins dans la classe ouvrière que dans les milieux syndicaux, staliniens et sociaux-démocrates qui voient tous leurs espoirs réduits à néant avec l'éruption d'une lutte ouverte entre les classes. Ce sont les milieux vers lesquels LO s'oriente. De ce point de vue, elle ne se distingue pas de la LCR, même si son opportunisme prend des formes légèrement différentes.

En public, LO fait toujours étalage du fait qu'elle est proche de la classe ouvrière. Elle pratique un véritable culte ouvrier. Les mots « travailleuses et travailleurs » par lesquels Arlette Laguiller commence invariablement chacun de ses discours est devenue une sorte de marque de fabrique de l'organisation. De nombreux membres ont arrêté leurs études et ont travaillé pendant des années dans les entreprises afin d'être proches des travailleurs.

Cette orientation vers les entreprises est marquée par une adaptation aux formes les plus primaires de conscience syndicale. Les bulletins d'entreprise, dont la distribution aux portes de l'entreprise constitue depuis cinquante ans le travail central du parti, ne contiennent que rarement une phrase politique. Ils consistent en informations sur l'entreprise concernée et en un éditorial d'Arlette Laguiller commun à tous les bulletins. Cet éditorial explique aux ouvriers, en général sur le ton de l'indignation, qu'ils sont exploités par les patrons et trompés par le gouvernement qui ­ ô scandale - est du côté des patrons. Les évènements internationaux ou les thèmes politiques qui dépassent l'horizon immédiat du « monde du travail » n'y trouvent que rarement accès.

L'hebdomadaire Lutte Ouvrière lui aussi, qui sert de nom à l'organisation, ne dépasse guère ce niveau. La plupart des articles sont écrits dans une langue banale et s'efforcent rarement de discuter un thème en profondeur. Les ouvriers qui veulent s'informer soigneusement et se faire un jugement politique, ne peuvent pas s'appuyer sur ce journal.

On cherche en vain une quelconque critique des syndicats dans les publications et les déclarations de LO. Durant le mouvement de grève de novembre et décembre 1995, David Walsh le rédacteur de la rubrique culturelle du World Socialist Web Site eut l'occasion d'observer de près l'activité des membres de LO dans plusieurs assemblées de grévistes. Le mouvement de grève fut finalement étouffé par la bureaucratie syndicale, mais les membres de LO se comportèrent toujours vis-à-vis d'elle en aides loyaux. L'un d'entre eux déclara à Walsh: « Les travailleurs ne vont pas au-delà des questions immédiates. Les syndicats les devancent, c'est eux qui ont la direction ».

A l'époque, Walsh résuma ses impressions sur LO et d'autres organisations de l'extrême gauche en ces mots: « Une caractéristique tout à fait remarquable de ce milieu est ce qu'on pourrait appeler la culture de l'opportunisme. Il était impossible de rencontrer un membre de Lutte Ouvrière ou de la LCR ou un de leurs sympathisants qui pût ne serait-ce qu'imaginer devoir soulever une question ou défendre un principe qui ne fut déjà dans l'air et plus ou moins accepté par la majorité des travailleurs.» (48)

Quelques années plus tard Arlette Laguiller confirma cela dans une interview. Lorsque nous lui avons demandé pendant l'élection présidentielle de 2002 pourquoi LO n'avait pas entrepris une offensive politique et n'avait pas soutenu la revendication d'un boycott du deuxième tour, elle répondit: « Et nous avançons toujours des solutions qui nous paraissent être à la hauteur du rapport de forces et de ce que la classe ouvrière est prête à faire dans un pays donné.» (49)

Cette formule revient à sanctifier les conditions existantes. Une organisation qui ne revendique jamais que ce que la majorité des ouvriers a déjà accepté n'est pas révolutionnaire mais conservatrice, au sens littéral du mot. LO ne croit pas qu'une perspective courageuse et qui montre la voie puisse trouver un écho dans la classe ouvrière, développer sa conscience politique et de cette manière changer la situation objective. Elle ne cesse jamais de justifier sa propre inaction et sa propre passivité en invoquant le prétendu manque de maturité des masses: « Le rapport de forces n'est pas favorable » « il n'y a pas de mobilisation de la classe ouvrière sous forme de luttes » « notre organisation est trop faible » - telle est sa réponse lorsqu'elle est appelée à prendre des initiatives.

Trotsky n'avait que du mépris pour ce genre d'explications, car elles servent à justifier par le « rapport des forces » l'inaction. Dans un article qui examinait des arguments de ce type, il écrivit: « car le développement des forces ne cesse de se modifier rapidement sous l'impact des changements dans la conscience du prolétariat, du fait que les couches avancées attirent les plus arriérées, que la classe prend confiance en ses propres forces. L'élément principal, vital, de ce processus, c'est le parti, de même que l'élément principal et vital du parti, c'est sa direction. Le rôle et la responsabilité de la direction dans une époque révolutionnaire sont d'une importance colossale. » (50)

LO rejette ce rôle et la responsabilité de la direction. Cette attitude se dégage de toute l'histoire de cette tendance et on la retrouve dans de nombreux documents.

C'est ainsi qu'une résolution sur les « fondements programmatiques de notre politique » qui fut votée au congrès du parti en décembre dernier s'élève résolument contre la revendication d'un « parti ouvrier de masse ». On justifie cela de la manière suivante: «Un parti oeuvrant pour la transformation révolutionnaire de la société ne pourrait être un parti de masse que dans un contexte de montée révolutionnaire lorsque la grande majorité de la classe ouvrière elle-même est convaincue de la nécessité de s'emparer du pouvoir politique. [] L'ensemble des travailleurs n'est pas révolutionnaire en temps normal. Les masses sont au contraire réformistes et ce n'est que dans des périodes critiques que la nécessité d'un changement radical de politique s'empare des masses. En dehors de ces périodes, on ne peut gagner aux idées révolutionnaires qu'une minorité du monde du travail. » (51)

A nouveau, LO met ici la charrue avant les boeufs et ignore totalement sa propre responsabilité. Le processus vivant de la révolution est remplacé par des spéculations abstraites sur l'absence de « montée révolutionnaire », LO justifie sa propre inaction par le fait que les masses sont « réformistes ». LO rejette la perspective d'un parti révolutionnaire de masse avec cet argument que la classe ouvrière n'est pas encore convaincue de la nécessité de prendre le pouvoir. Mais comment la classe ouvrière peut-elle jamais se convaincre de cette nécessité si LO ne prend pas fait et cause pour elle?

Naturellement LO se réclame « d'idées révolutionnaires ». Elle s'engage pour une société socialiste sans exploitation, sans oppression et sans guerre et tient encore, à l'encontre de la LCR, à la « dictature du prolétariat ». Mais il n'y a pas de rapport interne entre ce programme maximum et son activité quotidienne. Le socialisme est pour elle une perspective d'avenir lointaine, tandis que l'activité quotidienne a comme condition préalable que « les masses sont réformistes » et que seules sont permises des revendications « que la classe ouvrière est prête à faire» ­ c'est-à-dire qu'elle reste limitée à une perspective purement syndicale et réformiste.

Cette perspective s'avère de plus en plus être une impasse. Le déclin général des syndicats et des organisations réformistes en est la preuve vivante. Les contradictions du capitalisme mondial, dont l'expression la plus violente est l'explosion de l'impérialisme américain, ont pratiquement éliminé tout espace pour des réformes sociales. Les travailleurs, surtout dans le secteur privé, sont de moins en moins prêts à lutter pour des revendications économiques limitées, parce que les chances de succès sont minimes par rapport aux sacrifices et aux risques et qu'ils n'ont pas confiance dans les syndicats. Par contre, ils sont d'autant plus prêts à soutenir de grandes initiatives politiques ­ comme l'a montré la forte participation aux manifestations contre le Front national et contre la guerre en Iraq.

LO, dont la conception de la lutte des classes se réduit à des formes économiques extrêmement étriquées ne peut y voir que de la démoralisation. Elle fait porter la responsabilité de l'échec de la politique réformiste aux masses et non pas aux partis et aux syndicats qui paralysent et sabotent la lutte de ces masses. C'est ce qui nourrit son pessimisme. Quand elle parle de la démoralisation des électeurs, elle a en tête sa propre démoralisation. La rupture du consensus de classe a fait que le sol s'est dérobé sous ses propres conceptions opportunistes.

LO se rapproche du pouvoir étatique

Comme la LCR, LO réagit elle aussi à l'échec du réformisme social et à la rupture du compromis de classe en se rapprochant du pouvoir étatique. Ceci apparaît très clairement dans son attitude sur la question qui fut au centre du débat politique en France, ces derniers mois ­ la loi qui interdit aux filles musulmanes de porter le voile dans les écoles.

LO soutient expressément cette loi. Elle s'est déclarée favorable à une interdiction du port du voile dans plusieurs articles et commentaires et elle a même reproché au gouvernement de ne pas s'engager de façon suffisamment tranchée pour cette interdiction. Le 6 mars, journée de la manifestation pour les femmes, Arlette Laguiller participa avec Nicole Guedj (UMP), secrétaire d'Etat dans le gouvernement Raffarin et conseillère de Chirac pour les questions de Jeunesse dans la campagne électorale de 2002, à une manifestation contre le port du voile.

La loi interdisant le port ostensible de symboles religieux dans les établissements scolaires fut votée à une forte majorité à l'Assemblée nationale en février et entre en vigueur en septembre; elle renforce les pouvoirs de répression de l'Etat, restreint la liberté religieuse et diminue la liberté pédagogique des enseignants dans leur approche aux différences culturelles.

Le gouvernement s'efforce de présenter la loi comme une mesure destinée à protéger le principe de la laïcité, c'est-à-dire la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cet effort est tout à fait risible du fait qu'il tente en même temps de se servir des institutions religieuses comme d'instruments de renforcement du contrôle social. Ainsi l'ex-ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, lui même catholique pratiquant, créa l'année dernière le Conseil Français du Culte Musulman afin d'intégrer davantage l'Islam à l'Etat. L'Eglise catholique, qui joue un rôle prépondérant dans l'éducation non publique, jouit elle aussi du soutien sans faille du gouvernement.

C'est lorsque l'on examine les questions sociales qui se cachent derrière la polémique sur le port du voile que le caractère réactionnaire de la loi est le plus net. Etant donné les conditions déplorables qui règnent dans les banlieues des grandes villes où vivent beaucoup d'immigrés et du fait que ceux ci ont été complètement abandonnés par les organisations ouvrières officielles, une partie des jeunes s'est tournée vers l'Islam dans lequel ils voient une alternative en apparence radicale à la société existante. Certains groupes parmi ces jeunes ont essayé d'obliger des jeunes filles à observer des comportements et un code vestimentaire islamique réactionnaires. Si celles-ci refusaient de porter le foulard islamique elles devaient s'attendre à être intimidées et subir des violences ­ des faits auxquels on fit une grande publicité dans le cadre du débat sur le port du voile.

De tels préjugés religieux rétrogrades ne peuvent pas être vaincus par des mesure étatiques coercitives et surtout pas si elle viennent d'un gouvernement qui porte la principale responsabilité des conditions sociales lamentables existant dans les banlieues. Parmi des jeunes qui sont confrontés presque tous les jours à la police et à l'oppression étatique, une loi discriminatoire produit plutôt l'effet contraire. En fin de compte, il n'est possible de vaincre l'arriération et les préjugés religieux que dans le cadre d'une offensive socialiste de la classe ouvrière.

Pour le gouvernement il ne s'agit pas du tout de vaincre des préjugés religieux. La loi sert à détourner l'attention de sa politique sociale réactionnaire ainsi qu'à diriger l'opposition à sa politique contre la population musulmane. Ses efforts ont eu un certain succès. A l'Assemblée nationale, presque tous les députés socialistes et de nombreux députés communistes ont voté pour la loi; le « Front républicain » qui avait permis à Chirac de remporter une victoire électorale écrasante a refait surface. A l'extérieur du parlement, de nombreux groupements libéraux et féministes ont soutenu le projet de loi du gouvernement en arguant qu'il protégeait les droits des femmes. Parmi ces groupes LO se trouvait au premier rang.

En septembre 2003, l'organe du parti expliquait: « Ce qui est en question, ce n'est pas le 'droit' pour certaines de porter le voile, mais le droit pour des milliers de jeunes filles et de jeunes femmes de s'appuyer sur l'interdiction du voile pour riposter aux contraintes réactionnaires que voudrait leur imposer leur milieu. » (52)

Le mois suivant, LO s'inquiéta de ce qu'une circulaire interdisant les « signes religieux ostentatoires » n'allait pas assez loin: « Mais qu'est-ce qu'un voile 'discret'? Même un 'petit voile' dégageant la chevelure et les oreilles est une étiquette, une marque d'infériorité des femmes ». LO insista pour dire qu'une interdiction était nécessaire: « Alors oui, il faut interdire le port du voile à l'école. ». Une telle interdiction, demanda-t-elle, devait aussi garantir que « le port du voile, même 'petit', même 'discret' dans l'enceinte de tous les établissements scolaires » soit interdit et que les enseignants soient tenus d'imposer cette interdiction. « Tous les enseignants devraient alors le faire respecter et ce règlement devrait d'ailleurs alors prévoir cette obligation d'application ». (53)

On ne peut pas s'aligner plus clairement sur le gouvernement Chirac et sa loi répressive!

LO réagit à la résistance de la population irakienne contre l'occupation anglo-américaine de la même façon qu'elle avait réagi au débat sur le port du voile. Tandis que la montée de la résistance plongeait les gouvernements de Washington et de Londres dans une crise sévère, LO dénonça une des figures symboliques de cette résistance, l'imam chiite Moqtada al Sadr comme le « pire ennemi » des masses irakiennes. La politique de l'impérialisme est selon LO « en train de pousser les masses dans les bras d'un imam réactionnaire comme al-Sadr, c'est-à-dire de leur pire ennemi. ». (54)

Toutes ses prises de position sur ce sujet sont dans la même veine. L'occupation et la résistance à l'occupation sont condamnées à part égale. Le principal reproche contre les forces d'occupation est toujours qu'elles renforcent et promeuvent l'intégrisme islamique. Un article dit ainsi: « Que l'occupation occidentale continue ou qu'elle cesse, les masses irakiennes risquent de se trouver prises entre deux feux ­ entre les bandes armées de l'impérialisme et celles de ses avatars intégristes. » (55)

Cette réaction à la résistance irakienne en dit plus long sur la véritable orientation politique de LO que tous ses aveux peu sincères en faveur du socialisme. La population irakienne a réagi à la guerre impérialiste criminelle par une résistance héroïque aux forces d'occupation. Elle se sert des moyens idéologiques et politiques dont elle dispose. Etant donné le fait que l'Irak fut dominé pendant des décennies par le pouvoir despotique du régime nationaliste du Parti Baath et le rôle traître joué par le Parti communiste irakien en le soutenant, il n'est pas surprenant que ce soit l'aile la plus radicale du clergé chiite qui joue le rôle prépondérant.

La réaction de LO à cette situation n'est pas celle de révolutionnaires mais celle de libéraux effarouchés. Les révolutionnaires, eux, soutiennent la résistance irakienne, ils exigent le retrait immédiat et inconditionnel des troupes impérialistes d'occupation, ils mobilisent la classe ouvrière internationale y compris la classe ouvrière américaine dans ce but et ils sapent de cette manière l'influence des islamistes, dont l'attitude est nécessairement inconséquente et indécise. LO réagit en revanche à la montée de la résistance armée en dénonçant sa figure de proue et explique qu'il est indifférent pour les masses irakiennes que « l'occupation occidentale continue ou qu'elle cesse». LO ne va pas encore jusqu'à exiger le remplacement des troupes d'occupation par des troupes de l'ONU, mais peu s'en faut.

La même attitude de libéraux effarouchés a caractérisé leur conduite dans le conflit sur le port du voile. Lorsque éclatent les contradictions sociales dans les banlieues ­ qui, dû au rôle pernicieux qu'y ont joué le Parti socialiste et plus encore le Parti communiste, prend des formes contradictoires et partiellement réactionnaires ­ elle réagit en appelant à un Etat fort. Le Front uni de Laguiller avec la politicienne UMP Guedj a, de ce point de vue, un caractère symbolique. Ici aussi, une offensive politique courageuse saperait l'influence de l'islamisme qui n'a, lui, pas de réponse à apporter aux grands problèmes sociaux.

Ce virage à droite de LO n'est pas un hasard. Comme dans le cas de la LCR, sa physionomie sociale et politique s'est constituée sur une période de plusieurs décennies.

Lutte ouvrière et la Quatrième internationale

Lutte ouvrière se réclame bien du trotskysme, mais n'a jamais fait partie de la Quatrième internationale, le parti mondial de la révolution socialiste fondé par Trotsky. Dans une brochure publiée en 1988 à l'occasion du cinquantenaire de la fondation de la Quatrième internationale, elle justifie cela en disant que « pour pouvoir mener et défendre librement une politique qui refusait tout compromis sur la question fondamentale de l'indépendance politique et organisationnelle du prolétariat révolutionnaire, Lutte Ouvrière s'est construite indépendamment des diverses organisations se réclamant de la IVe Internationale ». (56)

Dans une résolution passée lors de sa conférence tenue l'an dernier, elle explique ainsi son rejet de la Quatrième internationale: « Les différents courants trotskystes qui ont joué à l'Internationale, outre le caractère dérisoire de ces jeux, masquaient en même temps l'abandon des efforts d'implantation dans la classe ouvrière de leurs pays, c'est-à-dire l'abandon en fait de la construction des partis communistes révolutionnaires.» (57)

Ces déclarations expriment de façon condensée toute la philosophie de LO ­ son nationalisme invétéré et son opportunisme.

Par « indépendance du prolétariat » les marxistes entendent son indépendance vis-à-vis de l'idéologie, de la politique et des partis de la bourgeoisie et de ses antennes petites-bourgeoises. Cette indépendance est le résultat d'une lutte permanente contre toutes les formes dominantes d'opportunisme dans le milieu du mouvement ouvrier national. Une telle lutte ne peut être menée qu'à l'aide d'un programme international et d'une organisation internationale. La construction de la Quatrième internationale est la base et la condition préalable de l'indépendance politique et organisationnelle du prolétariat.

LO remplace le critère politique par un critère sociologique. Pour elle « indépendance politique » signifie implantation physique dans le milieu ouvrier national. Elle présente la « lutte contre la pénétration de l'idéologie petite-bourgeoise » comme une tâche purement physique et organisationnelle. Elle expliquait ainsi en 1966 au Comité international: « Notre organisation est née précisément de la nécessité de nous séparer physiquement du milieu petit bourgeois avec ses pratiques social-démocrates qui faisait les organisations trotskystes en France au début de la guerre, pour pouvoir recruter, éduquer et former des cadres capables de mettre en pratique des principes d'organisation léninistes et trotskystes et ne se contentant pas d'un verbiage 'bolchévique' cachant une pratique opportuniste » (58)

Par opposition à cela, LO considère l'internationale comme « un jeu dérisoire », qui empêche des tendances politiques de « s'implanter dans la classe ouvrière de leur pays », entendant par « classe ouvrière » le milieu des syndicats et des militants de base du Parti communiste. Au nom de l'« indépendance politique du prolétariat » elle justifie ainsi une orientation nationaliste, qui est nettement plus proche des conceptions politiques du stalinisme que de celles de Trotsky.

Trotsky avait, en opposition aux partis comme Lutte ouvrière, insisté catégoriquement sur la nécessité d'une orientation internationale et d'un parti international. C'était une des leçons les plus importantes qu'il avait tirées de la lutte contre le stalinisme et son programme nationalo-socialiste. « L'internationalisme n'est pas un principe abstrait: il ne constitue que le reflet politique et théorique du caractère mondial de l'économie, du développement mondial des forces productives et de l'élan mondial de la lutte de classe. » soulignait-il dans « La Révolution permanente ». (59) Cet internationalisme trouve son expression organisationnelle dans la Quatrième internationale. Trotsky insista toujours sur le fait qu'aucune organisation nationale ne pouvait développer de perspective politique révolutionnaire et la maintenir si elle n'agissait pas dans le cadre et sous la discipline d'une organisation internationale, quelle que soit la force avec laquelle elle invoquait l'internationalisme.

Dans un article consacré à l'Independent Labour Party britannique, parti centriste qui comme LO subordonnait les questions internationales de principe aux exigences tactiques du travail national, il écrivit: « L'Internationale est avant tout un programme et un système de méthodes stratégiques, tactiques et organisationnelles qui en découlent. [] Sans une Internationale marxiste, les organisations nationales, même les plus avancées, sont vouées à l'étroitesse, l'hésitation et l'absence de perspectives. » (60)

Plus tard, il souligna la même chose dans une prise de position concernant le « Groupe Lee », qui pour des raisons fractionnelles ne voulait pas abandonner son existence indépendante pour entrer dans la Quatrième internationale avec d'autres tendances trotskystes anglaises: « Il n'est possible de maintenir et de développer un groupement politique révolutionnaire d'une importance sérieuse que sur la base de grands principes. Seule la IVe Internationale incarne et représente ces principes. Il n'est possible à un groupe national de suivre d'une manière conséquente une marche révolutionnaire que s'il est étroitement uni dans une seule organisation avec ses compagnons d'idée du monde entier et que s'il maintient avec eux une collaboration régulière dans la politique et la théorie. Seule la IVe Internationale est une telle organisation. Tous les groupements purement nationaux, tous ceux qui refusent l'organisation, le contrôle et la discipline internationaux sont essentiellement réactionnaires.» (61)

L'origine de Lutte ouvrière

Le groupe Lee justifiait de rester en dehors de la Quatrième internationale et de conserver son autonomie en tant qu'organisation, en faisant état, entre autre, de sa composition prolétarienne et de l'efficacité de son travail organisationnel, raisons qui rappellent les arguments avancés aujourd'hui par LO. Mais dans le cas de LO, même ces arguments-là furent introduits a posteriori. Ils ne jouaient encore aucun rôle au moment où le groupe qui précéda LO rompait avec les trotskystes français. Il scissionna sur la base d'intérêts de cliques bornés.

LO fait remonter ses origines à un Roumain nommé David Korner (alias Barta), qui avait rejoint l'Opposition de gauche française en 1933 et qui dans les années suivantes fut actif tant en Roumanie qu'en France. En 1939, le gouvernement Dalladier interdit toutes les organisations trotskystes et peu après Barta se sépara avec trois de ses amis proches, du Parti ouvrier internationaliste, une des deux organisations trotskystes qui existaient en France à l'époque. Il le fit «pour une raison tout à fait apolitique », comme le confirme le dirigeant de longue date de LO, Robert Barcia (alias Hardy) dans une autobiographie publiée il n'y a pas longtemps. (62) Faussement accusé d'avoir empêché la sortie d'un tract, il quitta sur ces faits une réunion du parti et rompit avec lui.

C'est seulement un an plus tard que Barta commença à reprocher aux trotskystes français d'avoir des points de vue nationalistes. Etant donné les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles ceux-ci travaillaient - ils étaient persécutés à la fois par les forces d'occupation nazies et par les staliniens et étaient malgré tout actifs dans la résistance et parmi les soldats allemands ­ ces reproches ne pouvaient pas vraiment être pris au sérieux. Ils faisaient fortement penser aux arguments ultra-gauches utilisés par le trotskyste espagnol Grandizio Munis en 1942 lorsqu'il attaqua la conduite adoptée par James P.Cannon et d'autres dirigeants du Socialist Workers Party au procès qui leur avait été fait aux Etats-Unis pour leur opposition à la guerre impérialiste. (63)

Le groupe de Barta n'eut qu'une très faible activité politique durant la guerre. Une de ses activités principales consistait à tenir des cercles de lecture, où l'on étudiait les uvres de Marx et Lénine. Hardy, qui entra en contact avec le groupe vers la fin de la guerre, ne remarqua même pas au début qu'il avait affaire à des trotskystes et les prenait pour des membres du Parti communiste. Cela n'empêcha cependant pas ce groupe d'être persécuté par les staliniens. Peu après la Libération, un de ses membres, Mathieu Bucholz fut enlevé et assassiné par des staliniens.

Lorsque les trotskystes français fusionnèrent pour constituer une organisation unique au premier congrès européen de la Quatrième internationale, qui eut encore lieu dans l'illégalité, Barta refusa sa participation en donnant pour raison qu'il fallait d'abord analyser les erreurs nationalistes du début de la guerre et il fonda son propre parti, l'Union communiste.

LO et le Comité international

Le reproche sempiternel de LO vis-à-vis de la Quatrième internationale est que celle-ci est petite bourgeoise du fait de sa composition sociale et qu'elle constitue un obstacle à sa propre implantation dans la classe ouvrière.

LO explique dans une brochure pour le 50e anniversaire de la fondation de la Quatrième internationale: « Mais ce n'était pas le nombre qui était la principale faiblesse de la nouvelle Internationale. Celle-ci résidait dans le profil politique des militants qu'elle rassemblait, c'est-à-dire leur origine sociale et politique, leur passé militant, leurs liens avec la classe ouvrière et le mouvement ouvrier. [] L'immense majorité était des intellectuels passés, quand même ils avaient un passé politique, par les rangs de la social-démocratie, et non par ceux des partis communistes de la Troisième Internationale. » (64)

Ces affirmations sont fausses dans leur contenu et elles sont cyniques du point de vue politique. Des arguments semblables pourraient aussi être utilisés contre Marx, Engels, Rosa Luxembourg, Lénine, Trotsky et bien d'autres marxistes qui étaient eux aussi, à l'origine, des intellectuels. La Quatrième internationale était principalement constituée de cadres qui étaient dévoués à sa cause. Parmi eux se trouvaient aussi ­ surtout en France mais aussi aux Etats-Unis, à Ceylan et dans bien d'autres pays - un grand nombre d'éléments ouvriers exceptionnels. Elle n'était pas un parti de masse ­ ce qui était le résultat des terribles défaites que le stalinisme avait infligées à la classe ouvrière, et aussi de l'assassinat de toute une génération de révolutionnaires dans les procès de Moscou.

En réalité l'hostilité de LO n'a pas pour objet la composition sociale de la Quatrième Internationale, mais la lutte sans merci contre le révisionnisme, que celle-ci a mené et continue de mener sous sa forme actuelle, le Comité international. Au nom de la démarcation physique vis-à-vis de la petite bourgeoisie, elle se refuse à lutter contre la pression idéologique et politique que l'impérialisme exerce au moyen de tendances petites-bourgeoises sur le parti révolutionnaire. Cela se manifesta clairement lorsqu'elle participa en tant qu'observateur au troisième congrès mondial du Comité International à Londres en 1966.

Le groupe de Barta éclata en 1949 et se reconstitua en 1956 sous le nom de Voix ouvrière. (Cette organisation prit le nom de Lutte ouvrière en 1968 après que Voix ouvrière ait été interdite par le gouvernement ­ comme toutes les autres organisations se réclamant du trotskysme). L'activité de VO se concentrait sur la distribution de bulletins d'entreprises dans la région parisienne. En 1959, elle commença une collaboration avec le Parti communiste internationaliste (PCI), section française du Comité international, limitée à des tâches surtout pratiques. On produisait et diffusait conjointement des bulletins d'entreprises. Hardy, qui dirigea le groupe après que Barta l'eut quitté, raconte dans son autobiographie comment il emmenait régulièrement en voiture Pierre Lambert, le dirigeant du PCI, pour prendre part à des activités politiques. On livrait aussi des batailles défensives communes contre les staliniens dont les violences étaient notoires.

En 1966 une délégation de Voix ouvrière alla à Londres pour participer au congrès du Comité international. Elle s'était décidée à y participer, parce qu'elle pensait à tort que le Comité international avait renié sa propre histoire. « Nous croyons », expliquait VO, « que le principal élément positif de la déclaration du CI est la reconnaissance du fait que la Quatrième internationale n'existe plus et qu'il est nécessaire de la reconstruire. En dernière analyse, c'est cette reconnaissance qui nous amène à participer au congrès du CI. » (65)

Le PCI (devenu l'OCI) de Lambert n'était pas étranger à cette méprise. Celui-ci tendit de plus en plus dans les années 1960 à remettre en question l'importance de la lutte contre le pablisme. Dans le conflit politique avec le SWP américain, qui se réunifia avec les pablistes en 1963, il n'avait joué qu'un rôle passif, et c'est aussi principalement la section britannique, la Socialist Labour League sous la direction de Gerry Healy qui mena la lutte contre la trahison de Ceylan.

C'est aussi l'OCI qui avait lancé la formule de la « reconstruction de la Quatrième internationale », que VO trouvait si séduisante. Le véritable sens de cette formule réside en ce qu'elle proclame une amnistie politique générale. Si la Quatrième internationale a échoué, alors les conflits politiques qu'elle a menés sont eux aussi sans importance et la lutte contre le pablisme n'a pas de réelle signification. Tout le monde a commis des erreurs, oublions les divergences passées et repartons à zéro !

Au congrès de 1966, VO défendit expressément un tel point de vue. « Le pablisme sous la forme du liquidationisme n'était que l'expression consommée de l'opportunisme petit bourgeois de toutes les sections de l'internationale » expliqua-t-elle, « Le pablisme n'était pas la cause de l'échec et du déclin de la Quatrième internationale; c'était son produit. » (66) Trois ans seulement après que le SWP des Etats- Unis et les pablistes se soient réunifiés sur la base d'un soutien non critique à Fidel Castro et deux ans après la trahison historique de Ceylan, (67) VO affirmait: « L'importance accordée au pablisme est un bluff complet et non pas une analyse sérieuse. » (68)

Si le Comité International avait accepté cette conception, cela aurait eu pour conséquence inévitable qu'il eut été désarmé politiquement et liquidé. Le congrès s'y opposa fermement. A l'initiative de la section britannique, il se réclama expressément de la continuité de la Quatrième internationale fondée par Léon Trotsky en 1938. Une commission formée dans ce but expliquait: « La conférence affirme que la Quatrième internationale n'a pas dégénéré. La continuité historique de la Quatrième internationale fondée en 1938 par Léon Trotsky, reformée dans les années 1943-1946, que Pablo essaya de détruire en 1950-1953, a été maintenue depuis 1953 par la lutte menée par les organisations trotskystes regroupées au sein du Comité international. En conséquence, la conférence internationale proclame que la continuité de la Quatrième internationale a été défendue et maintenue par l'action du Comité international. » (69)

A la suite de quoi VO quitta le congrès. Elle ne voulait en aucun cas rejoindre la lutte contre le révisionnisme pabliste. Hardy qui avait dut abandonner son emploi pour participer au congrès, gronde encore à ce propos 37 ans après dans ses mémoires: « Une fois de plus, les groupes présents et invitants refaisaient pour la énième fois le procès du Secrétariat international (de Pierre Frank). Le 'pablisme' était rendu responsable de l'échec des grèves des fonctionnaires en France en 1953, de l'échec des mouvements révolutionnaires dans les pays de l'Est, sans parler de celui des mouvements d'émancipation coloniale. Tout était la faute de Pablo. Le tout assorti de considérations prétendument théoriques. Mais rien sur les causes réelles de la faillite de la IVe Internationale et de l'incapacité d'aucune de ses sections à intervenir dans les événements sociaux et politiques. » (70)

Le troisième congrès mondial mit fin à toute sorte de collaboration entre LO et le Comité International. Hardy, frustré se jeta dans les bras des pablistes avec lesquels, comme il l'écrit: « Notre histoire commune est plus longue et plus riche en micro-événements » qu'avec le Comité international. Cette histoire est pleine de « ruptures et de réconciliations », chaque réconciliation étant « de notre fait, et presque chaque rupture du leur. » (71)

En 1968, LO proposa sans succès aux pablistes de la LCR, Pierre Frank et Alain Krivine, la formation d'un parti unifié de l'extrême gauche. En 1969, elle participa comme observatrice à un congrès mondial du Secrétariat unifié, au centre duquel il y avait la proposition de poursuivre en Amérique du Sud une tactique de guérilla dans les campagnes. En toute apparence, elle s'opposa à cette voie, ce qui ne l'empêcha pas de participer à deux autres congrès du Secrétariat unifié et de faire à la LCR d'autres offres de réunification ainsi que de poursuite d'activités communes. LO entretint aussi des rapports avec le MAS argentin de Nahuel Moreno, qui développa sa propre variante d'opportunisme pabliste, rapports qui ne prirent fin qu'à la mort de Moreno en 1987.

L'histoire de LO confirme l'avertissement lancé par Trotsky que « tous ceux qui refusent l'organisation, le contrôle et la discipline internationaux sont essentiellement réactionnaires. » Son anti internationalisme, qu'elle justifie par l'implantation physique dans le milieu ouvrier national, son indifférence vis-à-vis des questions politiques et théoriques et son mépris de la lutte contre le révisionnisme et le pablisme la pousse, au moment où s'écroule le consensus de classe de l'après-guerre, inévitablement à droite.

Notes

1) Léon Trotsky, « Centrisme et Quatrième Internationale », Oeuvres 20, janvier-mars 1939, p235

2) Ibid. p236

3) Léon Trotsky, « Où va le P.S.O.P. », Oeuvres 20, janvier-mars 1939, p125-126

4) Marceau Pivert, « Tout est possible », Le Populaire, 27 mai 1936

5) Léon Trotsky, « Centrisme et Quatrième Internationale », Oeuvres 20, janvier-mars 1939, p241

6) ibid. p240

7) Nous ne pouvons pas traiter du PT dans le cadre de cette série d'articles.

8) La correspondance est documenté dans le journal théorique de Lutte Ouvrière, Lutte de Classe No 75, Octobre 2003

9) « Non à Chirac et Le Pen! Pour un boycott des élections présidentielles en France par la classe ouvrière. Lettre ouverte à Lutte ouvrière, à la Ligue communiste révolutionnaire et au Parti des travailleurs »

10) « Protocole d'accord Lutte Ouvrière-Ligue Communiste Révolutionnaire pour la présentation de listes communes aux élections régionales et européennes » (http://www.union-communiste.org/?FR-archd-show-2003-1-515-2747-x.html); « Profession de foi commune Ligue Communiste Révolutionnaire - Lutte Ouvrière pour les élections régionales »

11) Léon Trotsky, « Où va la France? »

12) Une analyse détaillée du mouvement de grève se trouve dans « Le mouvement de protestation et de grève en France. Comment aller de l'avant ? »

13) « Rassembler la gauche anticapitaliste »

14) Léon Trotsky, « Le Programme de transition », p. 14

15) Voir à ce sujet: « Lionel Jospin et le Trotskysme », 23. Juni 2001; « Le dirigeant de l'OCI reconnaît ses relations avec le premier ministre Lionel Jospin », 9. Novembre 2001

16) Edwy Plenel, « Secrets de jeunesse », Editions Stock 2001, p. 21-22

17) W.I. Lénine, « L'Etat et la révolution », août 1917

18) « Le pouvoir des travailleuses et travailleurs », Rouge 2043 11/12/2003

19) « Et la dictature du prolétariat ? », Rouge 2040 20/11/2003

20) Christian Picquet, « La République dans la tourmente. Essai pour une gauche à gauche », Syllepse 2003

21) Pierre-François Grond et François Sabado, « Révolution et République », Rouge 2051 12/02/2004

22) « XVe congrès mondial: Au coeur du combat anticapitaliste ­ Relance, ouverture, regroupement et repositionnement » par François Vercammen

23) Léon Trotsky, « Programme de Transition »

24) « Rôle et tâches de la IVème Internationale »

25) « Une nouvelle situation mondiale »

26) Léon Trotsky, « Les syndicats à l'époque de la décadence impérialiste »

27) Léon Trotsky, « La révolution permanente »

28) « Sectarisme, centrisme et la Quatrième Internationale » uvres, tome 7, p 37-38, EDI, Paris 1980.

29) « L'héritage que nous défendons » David North, wsws.org. chapitre 15

30) « Où va le camarade Pablo? » Marcel Bleibtreu, juin 1951, dans « Les congrès de la IVe Internationale », t4, p72-73

31) « L'héritage que nous défendons » David North. Chapitres 13 à 18.

32) « L'héritage que nous défendons » Chapitre 15

33) Voir troisième partie de la présente série

34) « L'héritage que nous défendons » Chapitre 15

35) La Vérité 583, p. 213

36) « L'héritage que nous défendons » Chapitre 18

37) « XVe congrès mondial: Au coeur du combat anticapitaliste ­ Relance, ouverture, regroupement et repositionnement » par François Vercammen

38) Livio Maitan, « Discours d'ouverture du XVe Congrès mondial de la IVe Internationale », jeudi 1er mai 2003

39) Daniel Jebrac, « Les portes étroites de la 'libéralisation' et la construction du PT », Inprecor, n° 91, 15 décembre 1980

40) « XIe Congrès mondial de la IVe Internationale - novembre 1979 », Inprecor, numéro spécial

41) « Résolution de la Coordination nationale de la tendance Démocratie socialiste du Parti des travailleurs »

42) "Brazil: another economic model is possible", International Viewpoint 349, May 2003

43) Ernesto Herrera, « Dilemme dans la gauche du PT »

44) « Déclaration de la Tendance Démocratie socialiste du Parti des travailleurs », 15 décembre 2003

45) Antonio Andrioli, Hermann Dierkes, "Nach den Ausschlüssen der ParlamentarierInnen. Regierung Lula und PT vor entscheidendem Jahr"

46) João Machado, « Pour une réorientation à gauche, après neuf mois du gouvernement Lula », Inprecor No 485-486

47) « Motion: Elections 2004, pour des listes communes LO-LCR », Lutte de Classe No77, Décembre 2003 - Janvier 2004

48) David Walsh, « Les travailleurs français en révolte » pp 50 et 55

49) « Entrevue avec Arlette Laguiller », World Socialist Web Site, 10 mai 2002

50) Léon Trotsky, « Classe, parti et direction »

51) « Les fondements programmatiques de notre politique », Lutte de Classe No77, Décembre 2003 - Janvier 2004

52) « Port du voile: une pression réactionnaire », Lutte Ouvrière n°1833 du 19 septembre 2003

53) « Une loi pour interdire le port du voile ? », Lutte Ouvrière n°1838 du 24 octobre 2003

54) « Irak: l'occupation alimente l'escalade intégriste », Lutte Ouvrière n°1862 du 9 avril 2004

55) « Irak - La montée de l'intégrisme, sous-produit d'une sale guerre », Lutte Ouvrière n°1861 du 2 avril 2004

56) Cercle Léon Trotsky, « 50 ans après la fondation de la IVe Internationale », 1988, p. 28

57) « Les fondements programmatiques de notre politique », Lutte de Classe No77, Décembre

2003 - Janvier 2004

58) Traduit de l'anglais: « Trotskyism versus revisionism », vol. 5, p. 70-71, London 1975

59) Léon Trotsky, « La révolution permanente »,

60) Léon Trotsky, « L'I.L.P. et la IVe Internationale (à mi-chemin) », uvres tome 6, p. 239

61) « Les congrès de la IVe Internationale », tome 1, p289

62) Robert Barcia alias Hardy, "La véritable histoire de Lutte ouvrière », Paris 2003, p. 84

63) CF David North, « L'héritage que nous défendons », chapitre 5

64) « 50 ans après la fondation de la IVe Internationale », 1988, p. 19-20

65) Traduit de l'anglais: « Trotskyism versus revisionism », vol. 5, p. 75, London 1975

66) ibid. p. 71

67) CF Quatrième partie de la présente série d'articles

68) Traduit de l'anglais: « Trotskyism versus revisionism », vol. 5, p. 73

69) ibid. p. 30

70) Robert Barcia, op.cit. p. 200

71) ibid. p. 280

 

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