Beijing annule les négociations commerciales avec Washington après que les États-Unis aient sanctionné la Chine pour leurs achats d’armes

Par Nick Beams
24 septembre 2018

Dans une escalade importante des tensions mondiales, les États-Unis ont imposé des sanctions à une unité militaire chinoise et à son directeur pour avoir acheté du matériel militaire à Rosoboronexport, principal exportateur russe d’armes, en violation d’une interdiction unilatérale imposée par Washington en 2017.

La Chine a riposté contre la mesure en annulant des négociations commerciales et une visite de haut niveau à Washington du vice-premier ministre, Liu He, prévue pour la semaine prochaine.

Annonçant l’interdiction imposée jeudi, le département d’État américain a déclaré que le département de développement de l’équipement de Chine et son directeur, Li Shangfu, avaient effectué une « transaction importante » avec l’achat d’avions de combat Su-35 en 2017 et des systèmes de défense antiaérienne et antimissile mobiles S-400 en 2018.

Les États-Unis ont déclaré que les achats contrevenaient à la loi de 2017 intitulée : « Contrer les adversaires de l’Amérique par des sanctions », adoptée en réponse à une prétendue ingérence de la Russie dans les élections américaines de 2016.

Le porte-parole du département d’État, Heather Nauert, a déclaré que les sanctions contre l’unité militaire chinoise étaient invoquées pour « imposer des coûts supplémentaires au gouvernement russe en réponse à ses activités malveillantes ». « Les deux sont liés à des activités malignes dans le monde entier ».

Le ministère chinois des affaires étrangères a déposé auprès de Washington des « plaintes sévères » sur les actions américaines, qui empêchent l’agence militaire de mener des transactions avec le système financier américain.

Le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Geng Shuang, a déclaré que les actions américaines avaient « violé les normes fondamentales des relations internationales et portées gravement atteintes aux relations entre les deux pays ».

Shuang a déclaré lors d’une conférence de presse : « La Chine est fortement indignée par cette action déraisonnable des États-Unis. Nous exhortons les États-Unis à corriger immédiatement leurs erreurs et à révoquer ces prétendues sanctions. Sinon, il faudra en assumer toutes les conséquences. »

Sergei Ryabkov, vice-ministre des affaires étrangères de la Russie, a déclaré que les sanctions avaient été transformées en une sorte de « divertissement national » et étaient futiles.

Puis, dans une escalade significative de sa langue, il a poursuivi : « Personne ne parviendra à dicter ses propres conditions à la Russie. Les opérateurs de la machine à sanctions de Washington sont invités à se familiariser au moins superficiellement avec notre histoire afin de ne pas perdre leur temps. Jouer avec le feu est stupide, car cela peut devenir dangereux. »

L’imposition du nouveau cycle de sanctions est intervenue à la fin d’une semaine, marquée par une augmentation notable des conflits économiques et géopolitiques.

Lundi, les États-Unis ont annoncé l’imposition d’un droit de douane de 10 pour cent sur des marchandises chinoises, pour un total de cent soixante-dix milliards de dollars, dont le taux passera à 25 pour cent l’année prochaine, dans une escalade majeure de la guerre commerciale.

La faction dominante de la Maison-Blanche de Trump, dirigée par le représentant américain au Commerce Robert Lighthizer et le conseiller économique Peter Navarro, insiste sur le fait que les mesures sont nécessaires sur le plan de « la sécurité nationale » afin de contrer les efforts de la Chine d’élargir sa base industrielle et technologique, qu’ils estiment une menace à l’hégémonie économique américaine et à sa suprématie militaire.

La semaine dernière, les troupes chinoises ont participé aux plus grands exercices militaires organisés par les russes depuis 1981. C’était la première fois que des forces d’un pays hors de l’Union soviétique participaient, et une indication que la Russie et la Chine ressentaient le besoin d’une coopération plus étroite face à la belligérance croissante des États-Unis.

La décision d’Alexander Sherin, vice-président de la commission de la défense de la chambre basse du parlement de Russie, a mis en évidence l’évolution constante du monde vers des camps rivaux.

Sherin a déclaré : « Chaque fois que Trump fait des déclarations concernant des pays aussi sérieux, des pays comptant plus d’un milliard d’habitants, des pays dotés d’armes nucléaires, il ne fait que les rapprocher. Comme suite aux actions américaines, la Fédération de Russie noue des relations encore plus étroites avec la Chine, l’Inde, la Turquie et l’Iran. »

La Turquie, alliée des États-Unis dans le cadre de l’OTAN, a indiqué qu’elle cherchait à acheter les mêmes missiles sol-air S-400 qui faisaient l’objet de l’action américaine contre la Chine, ce qui laisse supposer qu’elle pourrait faire l’objet de sanctions si elle défie la pression américaine et continue sur cette voie.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a souligné la dimension économique des sanctions américaines, affirmant qu’elles visaient à « blesser injustement et malhonnêtement » l’industrie russe de l’armement, qui était un « super-concurrent » des sociétés américaines.

Les États-Unis peuvent utiliser le système de sanction pour faire valoir leurs intérêts en raison du rôle prépondérant que joue le dollar dans le système financier international. Cela signifie que les pays et les entreprises qui défient ses préceptes peuvent être gravement touchés, même s’ils n’ont pas d’affaires importantes aux États-Unis eux-mêmes, car les sanctions financières frappent leurs opérations mondiales.

Cela conduit à un retour en arrière et à la recherche de moyens de développer les moyens permettant aux transactions commerciales et financières de se faire sans recourir à la devise américaine.

La prétendue dé-dollarisation (remplacement du dollar comme devise d’échange) a été l’un des principaux sujets de discussion lors du forum sur l’économie de l’Est qui s’est tenu à Vladivostok au début du mois. Des délégations de plus de 60 pays, dont des représentants de grandes entreprises de Russie, de Chine et du Japon, ont participé au sommet.

L’Union européenne cherche également des alternatives au dollar en réponse aux sanctions américaines à venir contre les entreprises européennes qui continuent à traiter avec l’Iran après le 4 novembre.

Plus tôt ce mois-ci, dans son discours sur l’état de l’Union européenne, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a appelé à prendre des mesures pour que l’euro joue un rôle plus important dans les transactions internationales.

Avec la prochaine interdiction américaine des achats de pétrole iranien clairement à l’esprit, il a déclaré : « Il est absurde que l’Europe paie 80 pour cent de sa facture d’importation énergétique, soit 300 milliards d’euros par an, alors qu’environ 2 pour cent seulement nos importations d’énergie proviennent des États-Unis. »

Répondant aux dernières sanctions américaines hier, le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré qu’ils « discréditaient le système du dollar » et que la Russie éviterait d’utiliser la devise américaine pour le commerce. « De plus en plus de nos partenaires en Asie et en Amérique latine commencent à en arriver à la même conclusion », a-t-il déclaré.

Le contrecoup de l’utilisation par Washington de l’énorme pouvoir financier que lui confère le rôle international du dollar conduit à un développement qui fut aussi l’un des plus marquants des années 1930 : la formation de blocs commerciaux et monétaires rivaux qui ont joué un rôle majeur dans la création des conditions pour le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

(Article paru d’abord en anglais le 22 septembre 2018)