Canada: Le lock-out à l'aluminerie ABI dure maintenant depuis plus de six mois

Par Laurent Lafrance
18 juin 2018

Plus de 1000 travailleurs de l'Aluminerie de Bécancour (ABI) au Québec – qui est détenue en partenariat par Alcoa et Rio Tinto-Alcan – ont entamé leur sixième mois de lock-out.

Les travailleurs sont déterminés à résister aux demandes de concessions d'ABI. Mais le syndicat des Métallos ne fait rien pour mobiliser la classe ouvrière au Québec, à travers le Canada et dans le monde en défense des travailleurs d'ABI ou pour faire de leur lutte un point de rassemblement de l'opposition à l'assaut du patronat contre les emplois, les salaires et les conditions de travail.

Au contraire, le syndicat a signalé à plusieurs reprises sa volonté de faire des concessions. Peu après le début du lock-out, le président de la section locale des Métallos 9700, Clément Masse, affirmait que le syndicat était d'accord en principe avec le remplacement du régime de retraite à prestations déterminées par un régime financé par les travailleurs, et qu'il était prêt à accepter des modifications aux droits d'ancienneté. Cependant, s’est plaint Masse, les propositions de la direction pour une attribution des emplois basée uniquement sur le niveau de «formation» et la «performance» allaient trop loin.

À présent, le syndicat des Métallos a entamé des négociations avec la compagnie, dans lesquelles Lucien Bouchard, un ancien premier ministre du Parti Québécois et défenseur notoire des intérêts du patronat, joue le rôle de médiateur.

Les deux parties se sont mis d'accord sur un black-out médiatique pendant les négociations: même la date et le lieu des négociations n'ont pas été divulgués. D'après Radio-Canada, des représentants d'ABI et du local 9700 se sont rencontrés le lundi 4 juin. Ce fut leur première rencontre depuis début mars, quand la direction avait annoncé qu'elle considérait les concessions qu'elle avait demandées avant le lock-out des travailleurs en janvier comme étant insuffisantes, et a interrompu les négociations en un geste de provocation.

Même si les multinationales Alcoa et Rio Tinto ont empoché des milliards de profits l'an dernier, elles sont déterminées à extraire des concessions majeures des travailleurs d'ABI, dans le but d'accroître la productivité et les profits et établir de nouveaux prix de référence à rabais pour leurs opérations mondiales. La direction d'ABI et le groupe de pression patronal, l'Association de l'aluminium du Canada, ont à maintes reprises cité les coûts moindres en Chine, un important producteur d'aluminium, qui constituaient une menace compétitive.

Comment le syndicat des Métallos a-t-il répondu à l'intransigeance de la multinationale?

Loin d'organiser une résistance réelle aux attaques de la direction, ce qui requiert la mobilisation de vastes sections de la classe ouvrière au Canada et dans le monde, les Métallos et la Fédération des travailleurs du Québec ont systématiquement isolé les travailleurs d’ABI.

Aucune tentative n'a été faite pour lier la lutte des travailleurs ABI avec la grève de plus deux mois des 1300 employés chez Iron Ore Company (IOC) et de travailleurs auxiliaires à Labrador City et Sept-Îles au Québec, menée contre la direction qui exigeait des coupes dans l'assurance maladie et l'introduction d'un régime de retraite à deux vitesses pour les nouveaux employés. Et pourtant IOC appartient majoritairement à Rio Tnto et les grévistes étaient membres des Métallos.

Une demande d’appui lancée aux travailleurs d'Amérique du Nord obtiendrait une réponse puissante de la part de travailleurs industriels de toutes les sections de la classe ouvrière. Dans les derniers mois, on a été témoin d'une vague de grèves d'enseignants aux États-Unis, et des grèves de travailleurs de l'auto, de cheminots, de travailleurs de casino et autres au Canada.

Plutôt que d'encourager les travailleurs d'ABI de faire de leur lutte une contre-offensive plus vaste de la classe ouvrière, le syndicat les a poussés à faire des appels futiles et réactionnaires au gouvernement du Québec, à l'opposition officielle du PQ et aux actionnaires des compagnies mères d'ABI.

En même temps, les enjeux du lock-out n’ont cessé d’être minimisés.

La grande entreprise et ses porte-paroles mènent une offensive contre la classe ouvrière depuis des décennies. Depuis la crise financière de 2008, ceci a atteint une nouvelle étape où le patronat tente d'éliminer les régimes de retraite à prestations définies, de couper les salaires et d’imposer des augmentations de la cadence de travail, et où les gouvernements imposent l’austérité sans répit. Et pourtant le syndicat des Métallos a présenté le lock-out comme une manoeuvre venue de nulle part, et qui viserait moins le démantèlement des droits des travailleurs que des meilleurs tarifs d'électricité d'Hydro-Québec, la société d’État québécoise qui produit de l’électricité. Sans parler du fait que Rio Tinto a mis ses employés en lock-out à plusieurs reprises dans les dernières années afin de les forcer à accepter des concessions.

Dans une autre action traître qui démontre l'opposition du syndicat à toute lutte sérieuse contre les multinationales de l’aluminium, le syndicat des Métallos a réussi à rouvrir les ententes collectives chez Rio Tinto-Alcan à Alma au Québec (malgré que l'entente n'expire qu'en 2020). Rio Tinto a dit que les modifications de l'entente – c'est-à-dire les concessions – sont une condition pour de nouveaux investissements.

Le fait que le syndicat des Métallos a célébré la sélection de Lucien Bouchard en tant que médiateur devrait également servir d'avertissement aux travailleurs d'ABI. En tant que premier ministre du Québec, Bouchard a utilisé les liens traditionnellement étroits entre la bureaucratie syndicale et le PQ propatronal pour imposer les plus importantes réductions des dépenses sociales dans l'histoire de la province.

La tentative du syndicat des Métallos d'étouffer la lutte des travailleurs d'ABI contre les concessions résulte de la perspective procapitaliste et nationaliste qui guide sa politique depuis des décennies. Tout comme l'ensemble de la bureaucratie syndicale, le syndicat des Métallos est devenu un partenaire de la bourgeoisie, ses dirigeants ayant développé des intérêts opposés à ceux des travailleurs qu'ils prétendent représenter.

Le caractère corporatiste de ces organisations de droite est démontré d'autant plus par l'appui du syndicat des Métallos pour les tarifs d'acier et d'aluminium de Trump, tant que le Canada en est exempté, et tant que le fardeau des mises à pied et fermetures d'usines est porté par les travailleurs en Chine, en Inde, au Vietnam et d'autres pays moins développés.

Tout comme le premier ministre Trudeau, le président des Métallos Leo Gerard a vanté le rôle du Canada en tant qu'allié étroit de Washington et de ses guerres prédatrices et incite Trump à poursuivre une politique protectionniste d’«Amérique du Nord d’abord» au lieu d’«Amérique d'abord».

Dans le cadre de cette campagne, et en tandem avec les grandes entreprises canadiennes d'acier et d'aluminium, le syndicat des Métallos exhorte Ottawa à collaborer plus étroitement avec Washington afin de mener une guerre économique contre la Chine et d'autres rivaux. En avril, le gouvernement libéral de Trudeau a intégré le syndicat des Métallos et d'autres syndicats à un comité impliquant des représentants gouvernementaux et patronaux afin de passer en revue des mesures pour combattre le dumping d'acier sur le marché canadien, un geste qui visait manifestement la Chine.

Le syndicat des Métallos a récemment accueilli favorablement l'annonce des gouvernements fédéral et québécois d'un investissement combiné de 120 millions de dollars pour un projet Rio Tinto-Alcoa «vert». Bien que le projet soit présenté comme étant pro-environnemental, il sera subordonné à la chasse aux profits des multinationales.

Pour que les travailleurs d'ABI l'emportent sur Rio Tinto et Alcoa, ils doivent prendre la direction de leur lutte en la retirant des mains du syndicat des Métallos. Les travailleurs doivent former des comités de la base, indépendants, qui demanderaient l'appui des travailleurs du secteur industriel et public à travers le Québec et le reste du Canada, et tendraient la main à leurs collègues des États-Unis et du monde pour lancer une contre-offensive collective contre les patrons de l'acier et de l'aluminium.

(Article paru en anglais le 12 juin 2018)