Les cheminots continuent la lutte après le vote du pacte ferroviaire

Par Alexandre Lantier
15 juin 2018

Jeudi soir, le Sénat a voté la version finale du pacte ferroviaire dicté par Macron et approuvé par l’Assemblée, qui casse le statut des cheminots, ouvre le rail à la concurrence et convertit la SNCF en société anonyme. Ainsi, la bourgeoisie et son Etat répudient un des acquis historiques de la classe ouvrière en France au 20e siècle et préparent une attaque bien plus large contre la fonction publique, la Sécurité sociale et les retraites.

Les cheminots ont voté à 95 pour cent dans un référendum d’entreprise organisé par les syndicats pour rejeter le pacte ferroviaire et s’opposer à cette offensive contre tous les travailleurs. Et une fraction importe des grévistes veut continuer la lutte: plusieurs journées de grève sont toujours prévues ainsi qu’une manifestation le 28 juin. Mais pour éviter l’étranglement de la lutte après le 28, il faudra que les travailleurs rompent avec les syndicats et s’organisent indépendamment d’eux en comités d’action pour opérer une convergence de toutes les luttes menées contre l’austérité, non seulement en France mais à l’international.

Les travailleurs sont face à une lutte politique contre une série de lois scélérates imposées par Macron et par ses godillots à l’Assemblée. Pour cette raison, il faudra que les travailleurs s’opposent consciemment aux appareils syndicats qui, par respect de leur dialogue social avec Macron, vont tenter de s’adapter à cette loi, de freiner et de limiter l’étendue des luttes, voire carrément d’étrangler net la grève des cheminots. Et il faudra rompre avec toutes les forces, telles que La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon ou le Nouveau parti anticapitaliste, qui insistent que seuls les appareils syndicaux peuvent diriger des luttes ouvrières.

Face à Macron et au pacte ferroviaire, les cheminots ne sont pas seuls. En France, les électriciens se mobilisent, Air France va entrer en grève, une profonde opposition couve parmi les jeunes à Parcoursup et aux autres réformes universitaires de Macron. Et à l’international, de puissantes grèves ont agité les enseignants américains et britanniques, les métallos allemands et turcs, et les travailleurs de l’automobile en Allemagne et en Europe de l’Est.

Dans un sondage l’année dernière, deux-tiers des Français ont dit que la lutte des classes pour eux une réalité quotidienne. Mais ce qui ressort de la conduite de la grève jusqu’ici, c’est qu’il est impossible de mener la lutte sous le contrôle des appareils syndicaux.

Les syndicats ont tous réagi à l’adoption du pacte ferroviaire par les chambres du parlement en opérant un vaste virage vers les positions du gouvernement.

La CFDT, dont la coloration très jaune est de notoriété publique, et qui avait déjà annoncé son intention de stopper les grèves après le raccordement des textes du pacte votés par le Sénat et l’Assemblée, a carrément appelé à casser le mouvement. Elle a appelé les cheminots à suspendre les journées de grève prévues les 18 et 22 juin, pendant les épreuves du bac, dates auxquelles le secrétaire générale de la confédération, Laurent Berger, a déclaré qu’il “ne souhaite pas” voir de grève. Dans un communiqué, la centrale historiquement pro-PS s’est targuée d’être “responsable,” c’est-à-dire aux ordres.

Hier, la CGT a fait savoir que, pour la forme, elle continuerait la grève après le 28 juin, mais sans conviction et sans perspective de lutte, uniquement pour empêcher les cheminots en colère de la déborder. “Nous allons poursuivre au lois de juillet,” a déclaré Laurent Brun, le secrétaire de la CGT-Cheminots, sur Franceinfo. Mais il a ajouté, “Pour combien de temps? On verra. Comment? On verra.”

En même temps, la CGT laisse clairement entrevoir qu’elle voudra s’accommoder du pacte ferroviaire et recentrer la lutte sur la négociation à court terme de la convention collective des cheminots. Abandonnant ainsi la défense plus large des acquis sociaux de toute la classe ouvrière, elle prépare ainsi à sa façon la liquidation du mouvement.

Le chef de la CGT, Philippe Martinez, avait laissé entendre que la CGT continuerait le mouvement pour obtenir “du concret” sur leur convention collective. Sans évoquer la mise en concurrence ou la conversion de la SNCF en Société anonyme, Martinez a dit, “Les cheminots ont un statut qu’il faut améliorer … Il faut que le gouvernement intervienne pour que ces négociations avancent et qu’il y ait un vrai contenu dans cette convention collective.”

Le commentaire de Martinez est une évasion mensongère. Il est impossible de défendre et encore moins d’améliorer le statut des cheminots sans s’opposer au pacte ferroviaire voté par le parlement, car le pacte casse ce statut.

Et ainsi, la CGT a refusé de recevoir une délégation de 200 cheminots et délégués syndicaux liés à la bureaucratie de SUD-Rail le 13 juin. La CGT a refusé de les rencontrer et a laissé le soin au CRS de gazer et de nasser les cheminots grévistes. Xavier, un cheminot qui était parvenu à rentrer avec un représentant de SUD-Rail dans la réunion avec la CGT, a commenté qu’ “entre discuter avec des cheminots et discuter avec (les ministres) Philippe et Borne, ils ont choisi leur camp.”

Mais dans l’analyse finale, l’opposition de SUD-Rail est toute aussi vide que celle de la CGT. Liée au NPA, elle accepte la ligne politique de ce parti, qui se focalise comme la CGT sur la question de la convention collective pour faire oublier le pacte et qui prône le rôle central des syndicats dans les luttes ouvrières.

Avant tout, il s’agit de rompre avec les appareils syndicaux et de s’orienter vers une mobilisation bien plus large de la classe ouvrière en lutte contre Macron et la politique d’austérité menée à travers l’Union européenne. Cette politique, répudiée par le peuple grec dans un référendum de 2015 organisé par le gouvernement Syriza (la “Coalition de la Gauche Radicale”, qui a foulé aux pieds le résultat du référendum et imposé davantage d’austérité), est massivement impopulaire. Mais pour s’y opposer, il faut engager une lutte politique résolue contre Macron.

Le pacte ferroviaire est illégitime. En l’imposant, Macron, l’Assemblée et le Sénat lancent une offensive politique qui n’a aucune légitimité démocratique et qui ne fera que dévoiler le manque de légitimité dont ils disposent eux-mêmes. Les travailleurs en lutte ne peuvent que rejeter cette réforme et lutter pour mobiliser le plus largement possible la vaste opposition ouvrière dans divers secteurs que les syndicats sont en train de diviser et d’empêcher de se réunir en un mouvement collectif pour faire chuter Macron.

L’Etat français n’a reçu aucun chèque en blanc des Français pour casser leurs niveaux de vie; en poursuivant cette politique, il prépare un affrontement avec la classe ouvrière.

Le pacte ferroviaire est une application de la loi travail du PS, une autre loi scélérate, rejetée par 70 pour cent des Français et imposée sans vote parlementaire, grâce au 49-3 et à la répression des manifestations de masse contre la loi travail. Le président qui a proposé le pacte ferroviaire est mal élu, le fruit d’un choix qui n’en était pas un, au second tour des présidentielles de 2017, entre Macron et la candidate néo-fasciste Marine Le Pen. Et l’Assemblée nationale qui a voté le pacte n’est qu’une chambre d’enregistrement de Macron, installée lors d’une élection à laquelle moins de la moitié des électeurs a participé.

La question centrale soulevée par le passage de cette loi est celle soulevée par le Parti de l’égalité socialiste: la formation de comités d’action dans la classe ouvrière, indépendantes des appareils syndicaux, pour défendre les niveaux de vie contre les attaques régressives et illégitimes de Macron et des banques.