Lénine, Trotsky et le marxisme de la révolution d'Octobre

Par David North
1 mai 2018

Voici le texte d'une conférence prononcée par David North, président du Comité de rédaction international du World Socialist Web Site et du Socialist Equality Party (États-Unis), à l'Université de Leipzig, en Allemagne, le 16 mars.

David North s'exprimant à l'Université de Leipzig

Je suis heureux de l’occasion qui m’a été offerte d’être présent à la Foire du livre de Leipzig et de parler ici, à l'Université de Leipzig. À la foire du livre, Mehring Books, le service de publication du Comité international de la Quatrième Internationale, a présenté son recueil en deux volumes de conférences et d'essais marquant le centenaire de la révolution russe. Le titre de ces deux volumes est Pourquoi étudier la révolution russe ? [Disponible en anglais et en allemand] Je suis sûr que le contenu de ces deux ouvrages répond à la question.

En bref, les thèses centrales avancées sont, premièrement, que la révolution russe était l'événement le plus significatif du vingtième siècle et deuxièmement, que les leçons de cette révolution doivent être étudiées pour que la crise mondiale à laquelle l'humanité est confrontée au XXIe siècle puisse être résolue de façon progressiste, c'est-à-dire en mettant fin au système capitaliste, par l'établissement du pouvoir ouvrier et la réorganisation démocratique, égalitaire et scientifique de l'économie mondiale sur une base socialiste.

La Révolution d'octobre fut le point culminant du soulèvement social massif de la classe ouvrière et des masses opprimées de Russie en 1917. Elle fut et reste unique en ce sens fondamental qu’elle fut la première, et reste à ce jour la seule révolution menée consciemment par la classe ouvrière, dirigée par un parti marxiste, agissant sur la base d'un programme et d'une perspective socialiste internationale.

Permettez-moi de citer ma première conférence sur la Révolution russe, donnée en mars dernier et publiée dans le premier volume de Pourquoi étudier la révolution russe?

La Révolution russe exige d'être étudiée en tant qu'étape cruciale du développement de la pensée sociale scientifique. L’accomplissement historique des bolcheviks en 1917 a démontré et réalisé à la fois le rapport essentiel entre la philosophie matérialiste scientifique et la pratique révolutionnaire.

L'évolution du Parti bolchevik a confirmé cette déclaration de Lénine dans Que faire ?: « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. » Comme l’a continuellement soutenu Lénine, le marxisme est la forme la plus développée du matérialisme philosophique, il a retravaillé de façon déterminante et assimilé les réalisations véritables de l'idéalisme allemand classique, principalement celui de Hegel (c'est-à-dire la logique dialectique et la reconnaissance du rôle actif d’une pratique sociale historiquement en évolution dans la connaissance de la réalité objective).

Dans aucune autre révolution il n’y a eu un rapport aussi conscient et explicite entre la théorie marxiste et la pratique révolutionnaire de la classe ouvrière. Afin d'expliquer plus précisément la nature de cette relation, il est nécessaire de prendre note des anniversaires historiques significatifs que nous marquons en 2018.

Un dessin d’époque du jeune Karl Marx

Cette année marque le 200e anniversaire de la naissance de Karl Marx. Elle marque également le 170ème anniversaire de la publication du Manifeste communiste. De tous les grands philosophes, aucun n’interpelle notre époque avec tant de force et de façon aussi directe que Karl Marx. Son travail n’a pas besoin d’être « retraduit » dans une langue moderne compréhensible. Dans une lettre à Lassalle en mai 1858, Marx notait: « Même chez les philosophes qui donnent une forme systématique à leur travail, Spinoza par exemple, la véritable structure interne du système est très différente de la forme dans laquelle il l’avait consciemment présentée. »

Chez Marx, en revanche, il y a une correspondance remarquable entre la « véritable structure interne » du système du philosophe et la forme sous laquelle il l’a exprimé. Commençant par sa Critique de la philosophie du Droit de Hegel, Marx a entrepris de libérer la pensée théorique des obscurcissements mystiques de l'idéalisme philosophique. Il y a un moment merveilleux dans Le jeune Marx de Raoul Peck, quand Engels dit au journaliste révolutionnaire pas très affable, «Vous êtes le plus grand philosophe matérialiste de notre temps. Vous êtes, mon cher, un génie. »

Engels se réfère spécifiquement à la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel par Marx. Dans cet ouvrage, écrit en 1843, Marx attire l'attention sur le principal problème de l'idéalisme philosophique de Hegel :

Ce n'est pas la Logique de la Chose mais la Chose de la Logique qui est le moment philosophique. La Logique ne sert pas à la preuve de l'État mais au contraire l'État sert à la preuve de la Logique.

Le jeune Friedrich Engels

Ce qui veut dire que Hegel a dérivé l'État et ses lois du mouvement de la pensée pure, du mouvement autonome des catégories abstraites de la logique. C'était une inversion, dans le domaine de la philosophie idéaliste, du rapport réel entre la matière et la conscience. La critique du système de Hegel exigeait un retour au matérialisme philosophique, qui affirme la primauté de la matière sur la conscience; cette conscience est dérivée du mouvement d'un univers matériel et elle en est le reflet. La critique par Marx de l'idéalisme de Hegel – ce que loue Engels dans la scène dont nous venons de parler, avec la formule bien connue « remettre Hegel sur ses pieds» – a établi la base théorique de la révolution dans la pensée sociale, historique et politique accomplie conjointement par Marx et Engels entre 1844 et 1847.

Dans L'Idéologie allemande, écrite en 1845 (mais non publiée pendant 80 ans), Marx et Engels opposèrent leur philosophie matérialiste à l'idéalisme des Jeunes Hégéliens, qui suivaient les traces de leur défunt maître :

A l'opposé de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c'est de la terre au ciel que l'on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s'imaginent, se représentent, ni de comment ils apparaissent dans les récits, la pensée, l'imagination et la représentation d'autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os; on part au contraire des hommes dans leur activité réelle, et sur la base de leur processus de vie réel on montre le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vivant.

Le résultat de ce travail fut l'élaboration de la conception matérialiste de l'histoire, son application à l'étude scientifique des lois du mouvement du système capitaliste moderne et, sur cette base théorique, l'organisation politique consciente de la classe ouvrière internationale, et le développement de la stratégie et des tactiques de la révolution socialiste mondiale. Marx résumait avec concision sa conception matérialiste de l'histoire dans la préface à sa Critiquede l'économie politique, écrite en 1859:

Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté; ces rapports de production correspondent à un degré de développement donné de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle, sur quoi s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de la vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine la réalité; c’est au contraire la réalité sociale qui détermine leur conscience.

Tout au long de sa vie, Marx a insisté sur les fondements matérialistes de son travail théorique. Dans son introduction au premier volume du Capital, publié en 1867, il a expliqué :

Dans son fondement, ma méthode dialectique n'est pas seulement différente de celle de Hegel, elle est son contraire direct. Pour Hegel, le procès de la pensée, dont il va, sous le nom d'Idée, jusqu’à faire un sujet autonome, est le démiurge du réel, qui n’en constitue que la manifestation extérieure. Chez moi, à l’inverse, l'idéel n'est rien d'autre que le matériel transposé et traduit dans la tête de l’homme.

Marx a résisté à tous les efforts pour concilier sa philosophie matérialiste avec l’idéalisme hégélien ou toute autre variante de l'idéalisme philosophique. En 1868, dans une lettre à son ami Ludwig Kugelmann, Marx réfute explicitement l’affirmation du jeune professeur Eugen Dühring que Le Capital était basé sur un schéma hégélien:

Il [Dühring] sait très bien que ma méthode d'exposition n'est pas celle de Hegel, puisque je suis matérialiste et Hegel idéaliste. La dialectique de Hegel est la forme fondamentale de toute dialectique, mais seulement une fois dépouillée de sa forme mystique et c'est précisément cela qui distingue ma méthode.

L'application par Marx et Engels de la conception matérialiste de l'histoire dans leurs analyses des contradictions économiques et sociales du système capitaliste trouve sa confirmation, comme jamais auparavant, dans le monde contemporain. L'expansion mondiale du capitalisme, en particulier au cours du dernier quart de siècle, a créé un état de crise continuelle qui s’intensifie en permanence. C'est devenu un cliché d'affirmer que la thèse de « la fin de l'histoire » de Fukuyama - proclamée à la suite de la dissolution de l'URSS et des régimes staliniens d’Europe de l'Est – a été réfutée par les événements. Toutes les contradictions mises à jour par Marx se manifestent maintenant avec une intensité sans précédent. L'accumulation de la richesse s'accompagne d'un degré extraordinaire d'inégalité sociale. Quelques dizaines de personnes dans le monde contrôlent et disposent de plus de richesses que les trois quarts de la population totale de la planète. L'état réel de la société capitaliste excède par ses injustices, sa fixation sur l'accumulation aveugle des richesses personnelles, la plus maladroite des caricatures populistes. Dans toutes les sphères sociales critiques, l'éducation, les soins de santé, le logement et le soin des plus âgés, la société capitaliste régresse, renonçant même aux réformes limitées du siècle passé.

Les descriptions données par les élites dirigeantes de l'état actuel du monde parlent d'elles-mêmes. La possibilité d'une guerre cataclysmique entre puissances nucléaires est largement reconnue.

Et pourtant, en pleine crise mondiale, les représentants intellectuels de la politique petite-bourgeoise pseudo de gauche occupant des positions élevées dans le monde académique, proclament la mort du marxisme. D'innombrables professeurs, obsédés par les questions de race, de sexe, d'origine ethnique, de psychologie, d'écologie et, bien sûr, de sexualité, affirment que le marxisme ne peut pas servir de guide pour les problèmes du présent. Les réponses doivent être trouvées en dehors du cadre théorique du marxisme. Dans un volume qui porte le titre imposant de Critical Companion to Contemporary Marxism (Compagnon critique du marxisme contemporain)on peut lire :

Nous n’avons plus à faire à une crise au sein du marxisme, entre diverses interprétations, provoquant des expulsions et des scissions ... Nous sommes confrontés à une crise qui implique l'existence même du marxisme, restreint qu’il est par la disparition des institutions, partis ou autres, qui se référaient officiellement à lui et par son effacement de la sphère culturelle, de la mémoire collective et de l’imagination individuelle. …

Les auteurs les plus importants que nous présentons, de Bourdieu à Derrida en passant par Habermas et Foucault ne peuvent en aucun cas être considérés comme marxistes. Ces figures, avec d'autres, nous semblent simplement indispensables à toute reconstruction. Ils représentent d'autres éléments de notre culture, qui ne peuvent être assimilés au marxisme, mais qui sont néanmoins précieux pour nous.

Un titre plus approprié de ce volume serait Compagnon des anti-marxistes contemporains. Les éditeurs, rédacteurs et contributeurs cherchent à résoudre la «crise du marxisme» sur la base de sa liquidation en diverses formes de pensée idéaliste, irrationaliste et explicitement anti-marxiste. Il ne s’agit pas seulement dans ce projet de conceptions théoriques incorrectes. Derrière les conceptions théoriques anti-marxistes, il y a des positions politiques réactionnaires, enracinées dans les intérêts de sections de la petite bourgeoisie – ses sections les plus aisées – qui sont hostiles à tout l'héritage théorique et politique de la Révolution d'octobre.

Par exemple, un éminent représentant académique de la pseudo-gauche contemporaine, Alain Badiou, écrit en 2011 :

... Le marxisme, le mouvement ouvrier, la démocratie de masse, le léninisme, le parti du prolétariat, l'État socialiste – toutes les inventions du XXe siècle - ne nous sont plus vraiment utiles.

Dans son dernier livre, Lénine 2017 : Se souvenir, répéter et avancer, Slavoj Žižek, célébrité pseudo de gauche et charlatan intellectuel, déclare :

Regardons les choses en face: aujourd'hui, Lénine et son héritage sont perçus comme désespérément datés, appartenant à un «paradigme» défunt. Non seulement Lénine était, c'est compréhensible, aveugle sur de nombreux problèmes qui sont maintenant au centre de la vie contemporaine (écologie, luttes pour la sexualité émancipée, etc.), mais sa pratique politique brutale est également totalement en désaccord avec les sensibilités démocratiques actuelles, sa vision de la nouvelle société en tant que système industriel centralisé géré par l’État est tout simplement hors de propos, etc.

Aucun de ces critiques du marxisme n'offre d’alternative théorique et politique crédible. Ce même Monsieur Badiou qui a proclamé que le marxisme et d'autres «inventions» du XXe siècle « ne nous sont plus vraiment utiles » écrivait deux ans plus tard: «la plupart des catégories politiques dont les activistes de mouvement essaient de se servir pour penser et transformer les situations effectives sont, dans leur état actuel, largement inopérantes. » Le titre de cet essai est, de façon appropriée, « L’impuissance contemporaine ».

En discutant la banqueroute intellectuelle de la pseudo-gauche contemporaine, je ne peux éviter d'attirer l'attention sur un autre anniversaire. Cette année marque le cinquantième anniversaire de 1968, année qui a connu un bouleversement social à l'échelle mondiale – de la lutte menée contre l'impérialisme américain au Vietnam et des manifestations étudiantes de masse dans le monde contre cette guerre néocoloniale, jusqu'aux événements de mai-juin 1968 qui menacèrent la survie du capitalisme en France, et le printemps anti-stalinien de Prague en Tchécoslovaquie.

En cette année cruciale, quels ont été les travaux théoriques qui ont influencé les jeunes politiquement radicalisés, les étudiants et les larges sections de l'intelligentsia de gauche? Bien sûr, le marxisme était très «dans l'air». Mais c'était un «marxisme» qui, dans ses fondements théoriques et son orientation politique, était profondément différent du marxisme qui constituait la base de la pratique du Parti bolchevique. Ce n'est pas l'école de Marx, Engels, Lénine et Trotsky qui a influencé la Génération de 1968, mais l'École de Francfort de Max Horkheimer, Théodore Adorno, Walter Benjamin, Wilhelm Reich et, le plus populaire de tous, Herbert Marcuse.

Deux caractéristiques de l'École de Francfort doivent être soulignées: d'abord, son indifférence, et même son hostilité explicite, envers la classe ouvrière et le développement de sa lutte contre le système capitaliste. L'élément essentiel du pessimisme historique et du scepticisme de l'école de Francfort était son rejet de la conception marxiste classique du rôle révolutionnaire décisif de la classe ouvrière dans la lutte contre le capitalisme. Ce pessimisme peut être expliqué politiquement comme une réaction démoralisée aux défaites subies par la classe ouvrière allemande entre 1918 et 1933. Pour les intellectuels comme Horkheimer et Marcuse, ces défaites ne devaient pas être expliquées comme le résultat des erreurs et des trahisons des partis politiques de la classe ouvrière, c'est-à-dire des partis sociaux-démocrates et communistes, mais comme la démonstration du caractère non-révolutionnaire de la classe ouvrière.

Dès 1927, dans un essai intitulé « L'impuissance de la classe ouvrière allemande », Max Horkheimer écrivait: « Le processus capitaliste de production a ... enfoncé un coin entre l'intérêt pour le socialisme et les qualités humaines nécessaires à sa mise en œuvre ».

Le pessimisme politique de l'école de Francfort fut intensifié par la catastrophe de 1933 et les horreurs du nazisme et de la Deuxième Guerre mondiale. Le reste de marxisme des universitaires de l'école de Francfort ne servit guère qu'à habiller leur accommodement à l'ordre impérialiste d’après la Seconde Guerre mondiale et, surtout dans le cas de Horkheimer et d'Adorno, à la reconstruction de l'Etat démocratique bourgeois sous l'égide de Konrad Adenauer (« Le Vieux »), Ludwig Erhard (« Le Gros »), et même Georg Kurt Kiesinger (« Le nazi »).

Herbert Marcuse a tenté de maintenir une attitude plus critique et radicale envers la société capitaliste. Mais son rejet de la classe ouvrière en tant que force révolutionnaire n'était pas moins explicite :

Maintenant sur la question de la classe ouvrière. J'ai dit, et je le dis encore aujourd'hui, que la classe ouvrière américaine n'est pas une classe révolutionnaire. ... J'ai dit que dans la situation actuelle, étant donné que la classe ouvrière américaine n'est pas une classe révolutionnaire, il en découle que la conscience politique, la conscience politique radicale, est concentrée parmi les groupes minoritaires non intégrés tels que les étudiants, tels que les minorités noires et métisses, les femmes et ainsi de suite.

Comme je l'ai déjà dit, les conceptions théoriques développées en opposition au marxisme sont, en dernière analyse, enracinées dans des intérêts sociaux et politiques définis. Les théoriciens de l'école de Francfort ont exprimé la perspective de sections de la petite bourgeoisie allemande. De plus, les principaux représentants de l'Ecole de Francfort n’ont manifesté aucun intérêt pour la lutte de Trotsky contre le régime stalinien en Union Soviétique, et encore moins un soutien politique actif. C'est un fait politique qui est, sans aucun doute, d'une grande importance dans la compréhension de l'évolution de l'école de Francfort. Cependant, il serait erroné de négliger la prise en compte de ses racines théoriques-philosophiques. Un examen des influences théoriques qui ont trouvé leur expression dans l'école de Francfort est nécessaire, non seulement pour comprendre cette tendance intellectuelle et ses nombreuses ramifications, mais aussi pour identifier sa différence essentielle par rapport au marxisme du bolchevisme et à la révolution d'Octobre.

Karl Marx

Le marxisme a joué un rôle immense dans le développement du mouvement ouvrier allemand. Il a fourni la base théorique pour le développement du SPD en tant que parti de masse de la classe ouvrière allemande. Il est incontestable que les sections avancées de la classe ouvrière ont été éduquées sur la base du marxisme et que le marxisme a également influencé de larges sections de l'intelligentsia petite-bourgeoise. Mais il faut souligner que la relation de l'intelligentsia petite-bourgeoise au marxisme était souvent ambivalente et même hostile. C'est un sujet complexe, qui a fait l'objet d'études historiques approfondies. Seul un bref aperçu de cette question est possible dans le cadre de cette conférence.

C'est une coïncidence historique frappante que, précisément au moment où le Parti social-démocrate sortit de l'illégalité en 1890 avec une autorité pratiquement incontestable au sein de la classe ouvrière, des sections de l'intelligentsia petite-bourgeoise exprimèrent un mécontentement croissant par rapport aux fondations marxistes du mouvement. Plus précisément, le matérialisme philosophique du marxisme, son insistance sur la primauté de la matière sur la conscience, sur le caractère du développement social régi par des lois et sur l'influence dominante des forces économiques suscitaient de plus en plus d'objections dans la périphérie petite-bourgeoise du SPD. Le marxisme, disaient-ils, mettait trop l'accent sur les processus sociaux régis par des lois, sur la nécessité objective par rapport à l'initiative subjective et sur la motivation consciente par rapport aux impulsions inconscientes et même irrationnelles. Le déterminisme marxiste, enraciné dans le matérialisme philosophique, décourageait l'expression individuelle du libre arbitre et de l'initiative personnelle.

En opposition au matérialisme marxiste, insistant sur la primauté des forces et des processus socio-économiques, sur l'élévation de la connaissance scientifique et sur la primauté de la vérité objective sur l'intuition et la volonté subjective, des tendances politiques et intellectuelles s'inspirèrent non de Marx mais de Schopenhauer et de Nietzsche. Une telle tendance était représentée par le célèbre anarchiste Gustav Landauer. Il s'est déclaré ennemi acharné du matérialisme marxiste:

Nous percevons la condition à venir des choses comme possible ou même comme nécessaire parce que nous l'aimons et le désirons. L'homme est la mesure de toutes choses et il n'y a pas de connaissance objective dans laquelle les concepts sont un miroir des objets perçus. ... Cela serait bien plus utile si les socialistes donnaient d'abord une expression libre à leur volonté et expliquaient ensuite pourquoi ils croient que la chose est capable aussi d’être réalisée. Mais proclamer la nécessité inconditionnelle, fondée sur la nature, d'un cours défini ... c'est paralyser la puissance motrice du mouvement à travers une ... superstition que tout se développera de lui-même ...

Le marxisme ... il faut le lui dire en face, est le fléau de notre époque et la malédiction du mouvement socialiste.

Les opinions exprimées par Landauer ont émergé dans le contexte d'un environnement intellectuel dans lequel de larges sections de l'intelligentsia bourgeoise et petite-bourgeoise et surtout des artistes, étaient de plus en plus attirés par l'exploration de l'inconscient. Même si la science faisait des progrès extraordinaires, la conviction que la clé de la compréhension de la réalité et de la vérité ultime résidait dans l'exploration de l'expérience subjective s’est emparée de ces couches.

Ce n'était en aucun cas une tendance qui ne se manifestait qu'en Allemagne et en Autriche. C'était un large phénomène intellectuel qui eut un écho dans toute l'Europe, y compris en Russie. Les implications de cet assaut sur le matérialisme philosophique étaient profondes. Il soulevait les questions suivantes: le programme, la stratégie et la tactique des partis socialistes et la pratique de la classe ouvrière devaient-ils se fonder sur l’analyse scientifique d'une réalité objective existant indépendamment de la conscience ou sur la base de l'intuition et de la volonté subjective ? Les buts et les actions de la classe ouvrière devaient-ils s’appuyer sur une compréhension des lois objectives du développement social ou, comme le préconisaient George Sorel et d'autres, sur des mythes psychologiquement provocateurs ?

Deux personnalités connues de la faction bolchevique du Parti social-démocrate russe, Alexandre Bogdanov et Anatole Lounatcharski, considérablement influencés par Nietzsche, ont soutenu que le marxisme devait être révisé de manière à infuser à la lutte pour le socialisme un contenu émotionnel beaucoup plus grand. Lounatcharski proposa même le développement d'une nouvelle religion socialiste, qui soutiendrait le mouvement révolutionnaire avec foi et enthousiasme, et contrerait ainsi le pessimisme et la démoralisation qui suivirent la défaite de la révolution de 1905. Lounatcharski déclamait: « Adorons le potentiel de l'humanité, notre potentiel et représentons-le dans une auréole de gloire, le plus fortement pour l'aimer. » Comme un historien l'a noté dans une étude de l'influence de Nietzsche sur les socialistes russes, « la prédication de Lounatcharski était similaire à l'enthousiasme artificiel et à la fausse gaieté des scouts pour développer le soutien à une corvée impopulaire mais nécessaire: Lounatcharski exprimait fréquemment la conviction que, dans la crise sociale actuelle, seul l'enthousiasme produit par sa religion pouvait fournir la force et la motivation nécessaires à la victoire du socialisme. » [1]

Lénine en 1916

Lénine, perplexe devant l'extase religieuse de Lounatcharski, commença à le désigner comme «le bienheureux Anatole». Mais Lénine ne se limita pas à doter son camarade erratique d'un surnom humoristique. Reconnaissant les implications politiques dangereuses du développement de tendances subjectives et irrationalistes dans le mouvement socialiste, Lénine écrivit son plus grand traité théorique, Matérialisme et empiriocriticisme. Il n'y a pas d'autre travail de Lénine qui ait provoqué un tel outrage que sa défense intransigeante du matérialisme philosophique. Pas même Que faire? n’a été aussi âprement dénoncé. Matérialisme et empiriocriticisme, prétend-on, est un travail de «matérialisme vulgaire», qui simplifie de manière inadmissible la relation entre la matière et la conscience, favorisant la conception «grossière» que la conscience est simplement le reflet du monde matériel et que la pensée humaine et la pratique n'est rien de plus qu'une réponse programmée aux stimuli matériels. On prétend même que Lénine, en écrivant Matérialisme et empiriocriticisme, n'avait pas encore étudié Hegel et que la dialectique ne lui était pas familière.

De telles descriptions de Matérialisme et empiriocriticisme déforment sans scrupule le texte de Lénine, sans parler de sa biographie intellectuelle. On trouvera dans Matérialisme et empiriocriticisme de nombreux passages où Lénine a brillamment éclairé la relation entre le matérialisme et la logique dialectique. Mais il insista certainement sur la primauté de la matière sur la conscience et sur l'existence objective d'un monde matériel indépendant de la pensée. Le profond respect de Lénine pour la logique de Hegel a toujours été tempéré par la critique de ses fondements idéalistes. Jusqu'à la fin de sa vie, Lénine resta fermement attaché à la défense de la méthode théorique et de l’héritage de Karl Marx et Friedrich Engels. La reconnaissance du monde objectif, existant indépendamment de la conscience, constituait la base essentielle d'une épistémologie matérialiste. Et cette épistémologie matérialiste était, à son tour, la base théorique pour le développement d'un programme scientifiquement fondé et d'une perspective sur laquelle baser la pratique de la classe ouvrière. Dans un passage déterminant de Matérialisme et empiriocriticisme, Lénine écrivait :

La tâche la plus noble de l'humanité est d'embrasser cette logique objective de l'évolution économique (évolution de l'existence sociale) dans ses traits généraux et essentiels, afin d'y adapter aussi clairement et nettement que possible, avec esprit critique, sa conscience sociale et la conscience des classes avancées de tous les pays capitalistes.

Cela signifie que la classe ouvrière doit comprendre les lois du développement historique et social et doit être capable d'analyser correctement les développements objectifs, afin de mener une lutte révolutionnaire contre le capitalisme et de changer le monde. C'est sur cette base que les grands marxistes russes – Lénine et Trotsky surtout – se sont préparés et ont conduit la classe ouvrière au pouvoir en octobre 1917.

L'attachement de Lénine au matérialisme n'était pas purement abstrait et intellectuel. La défense du matérialisme était inséparablement liée à la lutte pour développer une évaluation correcte des développements politiques, définir précisément les tâches de la classe ouvrière et fournir une orientation politique et pratique correcte. Le lien essentiel entre le matérialisme philosophique et l'orientation politique de la classe ouvrière a été souligné à maintes reprises par Lénine. Dans son essai de 1913, « Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme », Lénine écrit :

Le matérialisme est la philosophie du marxisme, Au cours de toute l'histoire moderne de l'Europe et surtout à la fin du XVIII° siècle, en France, où se déroulait une lutte décisive contre tout le fatras du Moyen-Age, contre la féodalité dans les institutions et dans les idées, le matérialisme fut l'unique philosophie conséquente, fidèle à tous les enseignements des sciences naturelles, hostile aux superstitions, au cagotisme, etc. Aussi les ennemis de la démocratie s'appliquèrent-ils de toutes leurs forces à "réfuter" le matérialisme, à le discréditer, à le calomnier; ils défendaient les diverses formes de l'idéalisme philosophique qui de toute façon se réduit toujours à la défense ou au soutien de la religion.

Un examen du travail de Lénine et de Trotsky dans les années antérieures à 1917 révèle une concentration intense et opiniâtre sur les questions de perspective politique et d'analyse. Le marxisme de Lénine et Trotsky, enraciné méthodologiquement dans le matérialisme dialectique et historique, était surtout occupé à comprendre la dynamique de la crise montante du système capitaliste mondial et les implications de cette crise en Russie. Encore une fois, pour citer Lénine, cette fois dans son essai biographique-théorique sur Karl Marx, écrit en 1913 :

Seule l'étude objective de l'ensemble des rapports de toutes les classes, sans exception, d'une société donnée, et, par conséquent, la connaissance du degré objectif du développement de cette dernière et des corrélations entre elle et les autres sociétés, peut servir de base à une tactique juste de la classe d'avant-garde.

Malgré les différences qui existaient entre Lénine et Trotsky avant 1917, leur travail était concentré sur le développement de l'orientation stratégique du mouvement socialiste. Avec le déclenchement de la guerre en 1914, l'étude de la crise mondiale par Lénine acquit une profondeur et une intensité exceptionnelles qui eurent de profondes conséquences sur l'orientation du Parti bolchevique en 1917. Le travail théorique sur lequel s’appuie l’écriture de l’Impérialisme en 1915-1916 conduisit à un changement crucial dans la stratégie bolchevique, qui a trouvé son expression dans les Thèses d'avril de Lénine. Bien qu'il ait suivi une voie politique différente, le rôle extraordinaire joué par Trotsky en 1917 avait été préparé par son développement, au cours des douze années précédentes, de sa théorie de la Révolution permanente.

Il ne peut y avoir de révolution sans volonté, c'est-à-dire sans le plus haut degré de détermination subjective. Mais la volonté et la détermination doivent être guidées par une appréciation correcte de la réalité objective, sur laquelle la pratique du mouvement socialiste doit être fondée. D'un point de vue théorique, le rejet de la glorification de la volonté subjective comme fondement de l'action politique sépare le marxisme d’une innombrable variété de politiques radicales petite-bourgeoises, y compris l'anarchisme et le maoïsme, et, bien sûr, du mouvement le plus contre-révolutionnaire des classes moyennes, le fascisme. Dans un discours devant le Troisième congrès de l'Internationale communiste en 1921, Trotsky a expliqué :

Si l'on détache l’aspect subjectif de l'aspect objectif, cette philosophie conduit logiquement au pur aventurisme révolutionnaire.

Et je crois que nous avons appris dans la grande école du marxisme à unir dialectiquement l'objectif et le subjectif. C'est-à-dire que nous avons appris à baser notre action non seulement sur telle ou telle manifestation de la volonté subjective, mais aussi sur la conviction que la classe ouvrière doit adhérer à cette volonté subjective qui est la nôtre et que la volonté d'action du prolétariat est déterminée par la situation objective.

Trotsky (troisième à partir de la gauche) au Troisième congrès mondial de l'Internationale Communiste, 1921

Deux ans plus tard, alors que Trotsky était déjà engagé dans la lutte contre le développement de la bureaucratie en Union soviétique, il expliqua brillamment la relation entre l'évaluation scientifique de la réalité objective et la volonté subjective dans l'œuvre de Lénine :

Le léninisme est avant tout le réalisme, l’appréciation qualitative et quantitative supérieure de la réalité, du point de vue de l’action révolutionnaire. Aussi est-il inconciliable avec la fuite devant la réalité, avec la passivité, la perte de temps, la justification hautaine des fautes d’hier sous prétexte de sauver la tradition du parti.

Le léninisme est l’indépendance véritable à l’égard des préjugés, du doctrinarisme moralisateur, de toutes les formes du conservatisme spirituel. Mais croire que le léninisme signifie “ tout est permis ” serait une faute irrémédiable. [Cours nouveau]

Nous vivons dans un monde d'une extraordinaire complexité. Les vastes et puissantes forces productives, d'envergure mondiale, semblent submerger l'humanité. Elles submergent certainement la classe dirigeante, qui ne sait pas comment et, à cause de la logique économique du système capitaliste, n’est pas capable de développer et de faire un usage socialement progressif de ces forces. C'est le problème essentiel qui sous-tend la suite interminable des crises économiques, la dislocation sociale qui va en s’intensifiant et le danger croissant d'une troisième guerre mondiale, menée avec des armes nucléaires.

La classe ouvrière, en vertu de sa position objective dans les forces productives globales, peut résoudre le problème historique qui échappe à la bourgeoisie. Mais elle ne peut l'accomplir que dans la mesure où elle est capable d'aligner sa conscience subjective sur la réalité objective. Le parti révolutionnaire marxiste est l'instrument politique essentiel pour réaliser cet alignement de la conscience et de la réalité, de la nécessité politique objective avec la pratique révolutionnaire de masse. Cet alignement a été accompli en 1917. Il doit être accompli à nouveau, et l'accomplissement de cette tâche est l'objectif central du Comité international de la Quatrième Internationale.

[1] « Empiriocriticism: A Bolshevik Philosophy? » par Aileen Kelly dans Cahiers du monde russe et soviétique, Volume 22, No. 1 (janvier-mars 1981), p. 104 [article en anglais]

(Article paru d’abord en anglais le 19 mars 2018)