L’inégalité sociale et l’oligarchie aux États-Unis et en Europe

Par Eric London
23 avril 2018

Un article publié en mars par l'économiste français Thomas Piketty cite des données montrant que les systèmes politiques «démocratiques» aux États-Unis, en France et en Grande-Bretagne sont des oligarchies dans lesquelles tous les grands partis sont des instruments des super-riches, servant à manipuler la population et à écraser l’opposition sociale venue d'en bas.

Le document, intitulé « Brahmin Left vs. Merchant Right : Rising Inequality and the Changing Structure of Political Conflict » (L’élite intellectuelle de gauche contre la droite des affaires: l'Inégalité croissante et la structure changeante des conflits politiques), montre que les partis de « gauche » traditionnels de l'establishment politique – le Parti démocrate aux États-Unis, le Parti socialiste en France et le Parti travailliste britannique – sont devenus les partis préférés des sections dominantes de l'élite dirigeante, et ont abandonné toute prétention de réforme sociale. Bien que l'étude ne traite pas explicitement le cas des partis tels que le Parti social-démocrate allemand, le Parti socialiste espagnol et le Parti démocrate italien, le processus décrit par Piketty est universel.

« La conclusion générale est claire », note Picketty. « Nous avons évolué d’un système de partis basé sur la classe sociale vers ce que je propose d’appeler un système de partis ‘d’élite multiple’. Dans les années 1950-1960, le système de partis se caractérisait en termes de classe : le vote pour les partis de gauche était associé aux électeurs d’un faible niveau d’éducation et de faibles revenus, tandis que le vote pour les partis de droite était associé aux électeurs d’un niveau d’éducation et de revenu supérieurs. »

Cette époque est révolue. Aujourd'hui, les systèmes politiques dans ces trois pays ont « peu à voir avec le système des partis ‘gauche contre droite’ des années 1950-1960 » parce que les partis autrefois «de gauche » sont maintenant dans leur composition sociale et leurs programmes des copies conformes de leurs homologues des partis républicain, gaulliste et conservateur. « Chacune des deux coalitions gouvernementales alternant au pouvoir a tendance à défendre les vues et les intérêts d'une élite différente (élite intellectuelle contre l’élite des affaires) » écrit Piketty.

L'absence d'un parti important ayant le soutien de la classe ouvrière aide à «expliquer l'augmentation des inégalités», car il n'existe aucun mécanisme à travers lequel la classe ouvrière peut influencer l'orientation de la politique gouvernementale. Cela a produit une désillusion généralisée dans la classe ouvrière, qui selon Piketty est responsable à la fois de la montée de l'abstentionnisme de masse et du renforcement du populisme de droite «car les électeurs pouvaient se sentir abandonnés».

Le graphique ci-dessous montre la différence entre la part des électeurs du Parti démocrate faisant partie des 10 pour cent des revenus supérieurs par rapport à la part des électeurs du Parti démocrate dans les 90 pour cent des plus faibles revenus au fil du temps.

Le graphique montre que dans les années 1940 et jusqu'au début des années 1970, les électeurs de la classe ouvrière étaient beaucoup plus susceptibles de soutenir le candidat démocrate à la présidentielle. Cela a commencé à changer au milieu des années 1970, pour changer radicalement durant la présidence d'Obama et culminer aux élections de 2016, où la part du vote démocrate était 10 pour cent plus élevé parmi les 10 pour cent de revenu supérieur que parmi les 90 pour cent inférieur.

Le graphique suivant analyse la part du vote démocrate par décile de revenu au cours de chaque élection présidentielle de 1948 à 2016. La ligne rouge vif, montrant la part démocrate en 2016, indique que près de 60 pour cent des électeurs dans les 10 pour cent supérieurs, le 5 pour cent supérieur et le 1 pour cent supérieur ont voté pour le Parti démocrate, la première fois qu'une majorité de riches et d'aisés a voté pour le candidat démocrate. Les Démocrates ont obtenu plus de 40 pour cent des voix de riches seulement dans les années 1990 et 2000. Dans les années de 1950 à 1970, les 1, 5 et 10 pour cent supérieurs ont soutenu les Républicains par des marges allant de 70 pour cent à 30 pour cent et de 85 pour cent à 15 pour cent.

En France, un processus similaire s’opère. Aux élections de 2017, pour la première fois dans l'histoire de la Vème République, les électeurs parmi les 10 pour cent de la catégorie de revenu plus élevé étaient plus disposés à soutenir les partis de «gauche» (dont le Parti communiste français stalinien, la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon et La République En Marche d'Emmanuel Macron).

En Grande-Bretagne, le même changement de base se produit, bien que la part des électeurs du Parti travailliste parmi les 90 pour cent des plus bas revenu reste environ 11 pour cent plus élevée que parmi les 10 pour cent les plus riches. Cependant, ce chiffre est considérablement en baisse par rapport à la part de 40 pour cent plus élevée des voix que les travaillistes ont obtenu chez les travailleurs lors des élections générales de 1964 et 1966, remportées par le candidat travailliste Harold Wilson.

Les partis démocrates, travailliste et socialiste ont trouvé de nouvelles bases sociales parmi les élites à mesure qu’ils ont loyalement défendu les intérêts de la classe capitaliste. Dans chaque pays, ils ont amputé le financement des programmes sociaux, réduit les salaires des travailleurs et fourni des milliers de milliards de dollars pour les renflouements bancaires et des réductions d'impôt sur les sociétés, ouvrant la voie à une expansion sans précédent des inégalités sociales.

Le Parti travailliste britannique, malgré la phraséologie pacifiste de Jeremy Corbyn, n'est pas moins pro-guerre que les conservateurs, tandis qu'en France et aux États-Unis, les socialistes et démocrates sont les avocats les plus agressifs de l'expansion impérialiste. Pendant les mandats du président démocrate Obama, du président PS François Hollande et des premiers ministres britanniques travaillistes Tony Blair et Gordon Brown, ces partis ont bombardé, envahi ou établi une présence militaire dans la plus grande partie du Moyen-Orient, en Asie centrale et dans une grande partie de l'Afrique du Nord et du Centre. La semaine dernière, ces partis et leurs homologues conservateurs ont uni leurs forces pour bombarder la Syrie sur la base d'un prétexte fabriqué.

L'immense concentration de la richesse dans chaque pays et dans le monde a transformé les gouvernements des pays impérialistes «démocratiques» en oligarchies qui ne tolèrent aucune opposition à leurs programmes de guerre et de contre-révolution sociale. De telles formes de pouvoirs sont incompatibles avec les droits démocratiques fondamentaux, comme en témoignent l’instigation par les démocrates de la surveillance de masse et de la violence policière aux États-Unis, la mise en place d'un état d'urgence permanent en France et les menaces répétées du Parti travailliste de remettre Julian Assange aux autorités américaines.

Les dirigeants et responsables des partis démocrate, socialiste et travailliste ont effectué avec enthousiasme la marche vers la droite, rendue possible par les syndicats, qui a réprimé et isolé les luttes de la classe ouvrière dans chaque pays. Utilisant le poison du nationalisme, les syndicats ont réagi à la mondialisation des forces productives en endossant une alliance corporatiste avec «leurs» classes dirigeantes contre les travailleurs. Ils ont enchaîné politiquement les travailleurs aux partis démocrates et travaillistes aux États-Unis et au Royaume-Uni et aux partis socialiste et stalinien en France.

L’étude de Piketty montre clairement que les partis bourgeois «de gauche» et les syndicats sont des institutions de domination oligarchique, raison pour laquelle les travailleurs délaissent ces organisations en masse. Mais juste à ce moment, des groupes de pseudo-gauches comme l'Organisation Socialiste Internationale (ISO) et les Socialistes Démocratiques d'Amérique (DSA) aux États-Unis, Momentum et le Parti des travailleurs socialistes (SWP) au Royaume-Uni, et le Nouveau parti anti- capitaliste (NPA) en France exhortent les travailleurs et les jeunes à faire confiance à une collaboration avec ces partis et les syndicats, tout en faisant pression sur eux pour leur faire adopter des réformes favorables aux travailleurs.

Cette orientation banqueroutière n'est pas simplement une erreur politique. C'est un reflet du mouvement vers la droite de couches de la classe moyenne supérieure qui constituent la base de ces organisations anti-marxistes et anti-ouvrières.

Une polarisation politique massive a lieu à l'échelle mondiale. Les 10 pour cent les plus riches, craignant de perdre leur position privilégiée, se tournent vers la droite. Les 90 pour cent les plus pauvres – des milliards de travailleurs dans le monde – entrent dans un conflit avec l'oligarchie et ses représentants politiques, qui a des implications révolutionnaires.

(Article paru en anglais le 21 avril 2018)