Un crime contre l’humanité

Les États-Unis vont expulser 262 000 immigrés salvadoriens

Par Patrick Martin
10 janvier 2018

Le département américain de la Sécurité intérieure (DHS) a annoncé lundi qu’il mettait fin au statut de protection temporaire (TPS) pour plus d’un quart de million d’immigrants d’El Salvador. Les immigrants, dont la grande majorité sont des travailleurs plus pauvres, ont 18 mois, jusqu’au 9 septembre 2019, pour quitter les États-Unis ou être arrêtés et expulsés.

Si l’on inclut les quelque 190 000 enfants des 262 000 bénéficiaires salvadoriens du TPS, la population totale immédiatement touchée est plus importante que la population d’une ville de la taille de Toledo, dans l’Ohio ou de la Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Les rafles des bénéficiaires du TPS pour expulsion nécessiteront des opérations dignes de la Gestapo dans la zone métropolitaine de Washington DC, où vivent 50 000 bénéficiaires de TPS salvadoriens ; Los Angeles, où vivent 40 000 personnes ; et Houston et New York combinés où 50 000 Salvadoriens résident.

Les bénéficiaires du TPS au Salvador constituent une partie importante de la classe ouvrière aux États-Unis, où la plupart ont des racines profondes. Le Salvadorien moyen couvert par TPS vit aux États-Unis depuis 21 ans. Ceux qui sont maintenant confrontés à la déportation sont principalement d’âge mûr et ont vécu ici pendant la majeure partie de leur vie d’adulte. Selon une estimation, le retrait de ces travailleurs réduira le produit intérieur brut américain de près de 110 milliards de dollars au cours des 10 prochaines années.

Quelque 190 000 Salvadoriens ont été admis avant 1994 et tous les 262 000 sont entrés dans le pays avant 2001, lorsque plusieurs tremblements de terre importants ont dévasté le Salvador. Des dizaines de milliers ont fui à la guerre civile qui a ravagé le pays de 1980 à 1992, au cours de laquelle des escadrons de la mort soutenus par Washington ont rasé des villages et massacré la population, dont environ 1200 paysans tués dans le village d’El Mozote il y avait 37 ans le mois dernier, dans ce qui est connu sous le nom de My Lai du Salvador.

Cette décision est une sentence de mort pour des centaines ou même des milliers de personnes qui seront renvoyées dans un pays avec l’un des taux de meurtres les plus élevés au monde, dominé par des gangs criminels qui opèrent en toute impunité, protégés par une armée corrompue qui reçoit de l’argent provenant du trafic de stupéfiants et de l’aide militaire américaine. Selon un rapport de 2015 dans le Guardian, des dizaines de Salvadoriens déportés ont été assassinés si on ne compte que ceux expulsés par Obama en 2014-2015.

La décision de mettre fin au TPS pour les Salvadoriens signale la détermination de l’administration Trump à mettre fin au programme entièrement. Auparavant, Elaine Duke, secrétaire par intérim du Department of Homeland Security (DHS – Département de sécurité intérieure), a mis fin à TPS pour 2500 immigrants du Nicaragua, leur laissant jusqu’au 5 janvier 2019 pour quitter les États-Unis et 57 000 immigrants d’Haïti dont le statut de TPS doit expirer le 22 juillet 2019.

Mais la responsabilité de cette initiative incombe également au Parti démocrate, qui a ouvert la voie au programme de déportation massive de Trump pendant l’administration Obama. Le président Obama a expulsé 2,7 millions d’immigrants, dont des centaines de milliers lorsque le Parti démocrate contrôlait le Congrès dans les premières années de son administration.

Cela rend d’autant plus cyniques les déclarations fausses de soutien pour les immigrés par les principaux démocrates. Barack Obama a emprisonné des dizaines de milliers d’enfants salvadoriens et leurs mères qui ont traversé aux États-Unis lors d’une flambée de violence en Amérique centrale en 2014.

Quant à la demande de Trump et celle aussi de 15 milliards de dollars de plus pour la « sécurité » frontalière, le Parti démocrate a longtemps soutenu la militarisation de la frontière et a clairement fait savoir qu’il allait soutenir l’allocation de milliards supplémentaires pour augmenter ce qui est déjà une petite armée frontalière d’agents de police et de l’organisation pour imposer les contraintes sur l’immigration et les douanes (ICE).

L’opposition des démocrates à la demande de Trump de 18 milliards de dollars pour construire un mur physique le long de la frontière américano-mexicaine est une manœuvre politique pour détourner l’attention de leur accord de base sur l’intensification de la guerre contre les travailleurs sans-papiers.

Quand le précurseur du mur de Trump a été proposé pour la première fois dans le Secure Fence Act (Projet de loi pour une barrière sécurisée) de 2006, signé par le président George W. Bush, les sénateurs démocrates l’ont soutenu, y compris les sénateurs Barack Obama, Hillary Clinton et Joseph Biden, ainsi que Charles Schumer, actuellement leader démocrate du Sénat. Suite à cette mesure et d’autres mesures de militarisation frontalière bipartisane, jusqu’à 27 000 immigrants sont morts en traversant le désert au cours des 20 dernières années.

En 2013, les démocrates ont accepté de dépenser 40 milliards de dollars pour la sécurité des frontières, doublant le nombre d’agents de patrouille frontalière à 40 000 et augmentant l’utilisation d’équipements de surveillance de haute technologie, y compris des capteurs et des drones. Les démocrates ont également convenu d’éliminer la loterie des visas, d’exclure les frères et sœurs des citoyens américains des visas de regroupement familial, et d’élargir les offres de visa basées sur les niveaux d’éducation et d’expertise professionnelle selon les demandés des entreprises américaines. Le projet de loi a été rejeté par les républicains.

Aujourd’hui, ils proposent d’aller au-delà de leurs promesses anti-immigrés précédentes. Le Parti démocrate et Trump sont engagés dans des négociations de vitrine sur le sort de 800 000 jeunes amenés aux États-Unis en tant qu’enfants inscrits dans le programme d’Action différée pour les arrivées d’enfants (DACA) promulgué lors de l’administration Obama. Trump a annulé l’ordre du DACA, à compter du 5 mars, date à laquelle les rafles de masse des anciens bénéficiaires du DACA pourraient commencer, en utilisant les informations qu’ils ont fournies au gouvernement dans le cadre de leurs demandes de DACA.

La Maison Blanche réclame également des coupes dans l’immigration légale dans le cadre d’un « compromis » sur le DACA, incluant l’élimination du programme de loterie des visas et la « migration en chaîne », qui permet aux citoyens américains et aux résidents légaux de parrainer des membres de leur famille pour le droit d’entrée aux États-Unis.

La semaine dernière, le sénateur Schumer a dit clairement à l’avance des pourparlers sur le DACA qu’il appuyait de nouvelles mesures visant à militariser la frontière américano-mexicaine. Le sénateur Bernie Sanders a réitéré son soutien pour les attaques intensifiées sur les travailleurs sans papiers lors d’une apparition dimanche sur l’émission This Week d’ABC. Sanders a déclaré qu’il s’opposait au mur frontalier de Trump, « Je ne pense pas qu’il y ait quelqu’un qui soit en désaccord avec la sécurité frontalière forte. Si le président veut travailler avec nous pour nous assurer d’avoir une sécurité frontalière forte, faisons-le. »

Sanders, à l’image de la bureaucratie syndicale, fait écho au nationalisme économique de Trump et à ses tentatives pseudo-populistes d’opposer les travailleurs américains à leurs frères et sœurs de classe dans d’autres pays.

La grande majorité des Américains est en désaccord avec le nationalisme anti-immigrés de Trump : neuf sur dix croient que le gouvernement devrait donner la citoyenneté aux immigrants qui ont vécu aux États-Unis pendant un certain nombre d’années. Des manifestations de masse ont éclaté dans les aéroports du pays en janvier et février 2017 après que Trump a annoncé son interdiction de voyager initiale. Depuis lors, le Parti démocrate a systématiquement travaillé pour détourner et réprimer l’opposition populaire au programme anti-immigrés, pro-entreprise et pro-guerre de Trump. Il a plutôt promu des campagnes réactionnaires et antidémocratiques.

Parmi ceux-ci, il y a le soi-disant mouvement « Me Too », qui rejette les principes démocratiques de base tels que la présomption d’innocence et le respect d’une procédure déterminée par la loi, afin de promouvoir le féminisme des couches privilégiées de la classe moyenne ; la campagne anti-Russie, qui vise à orienter la politique étrangère américaine vers une position militaire encore plus agressive contre la Russie ; et la campagne contre les « fausses nouvelles », qui est utilisée pour justifier la censure de l’Internet et des médias sociaux.

En décembre, la Cour suprême a autorisé une version révisée de l’interdiction de voyager de Trump peu de temps après que les Démocrates de Chambre ont voté deux contre un la tentative d’un membre du Congrès démocrate de présenter des articles de destitution du président citant le programme d’expulsion massive de Trump.

Les socialistes rejettent tout le cadre réactionnaire du prétendu « débat » sur la « réforme » de l’immigration. Le Parti de l’égalité socialiste (SEP) rejette la position des démocrates et des républicains selon laquelle les travailleurs sans papiers sont coupables d’un crime et doivent d’une manière ou d’une autre payer pour leurs supposés méfaits.

Le SEP défend le droit des travailleurs de tous les coins du globe à vivre et travailler dans tout pays qu’ils choisissent avec des droits de citoyenneté complets, y compris le droit de retourner dans leur pays d’origine sans risque d’interdiction de leur retour aux États-Unis et d’être séparés de leur famille.

Le nombre total de personnes qui travaillent dans les mêmes usines, chantiers de construction et autres industries aux côtés des 262 000 bénéficiaires du TPS du Salvador se chiffre en millions ou en dizaines de millions. L’attaque contre eux est une attaque contre toute la classe ouvrière.

Seul le pouvoir de la classe ouvrière, unie à travers les ethnies et les nationalités, peut bloquer la volonté de détruire la vie de centaines de milliers de travailleurs salvadoriens vivant aux États-Unis.

(Article paru en anglais le 9 janvier 2018)