Le Dow à 25 000 : la manne pour l’oligarchie continue

Par Nick Beams
8 janvier 2018

La montée en flèche de l’indice boursier Dow Jones Industrial Average au-delà de 25 000 points hier marque une nouvelle escalade dans la frénésie spéculative qui s’est emparée de Wall Street et les marchés boursiers mondiaux au cours de l’année écoulée, signifiant un transfert massif de richesse vers les sommets de la société.

Il n’a fallu que 23 jours au Dow pour passer de 24 000 à son dernier jalon, la période la plus courte pour une augmentation de 1000 points dans l’histoire de l’indice.

En 2017, l’indice S & P Global Broad Market a grimpé de 22 pour cent, soit la plus forte hausse depuis la crise financière mondiale de 2008-2009. Cela représente une hausse d’environ 9600 milliards de dollars en valeur de marché. L’indice FTSE All-World a progressé de 1,6 pourcent en décembre, enregistrant 14 mois consécutifs de gains, la plus longue série jamais enregistrée.

La hausse du marché a incité les prédictions qu’elle se poursuivra en 2018, certains prévisionnistes indiquant même que la bourse connaîtra une « montée vertigineuse » dans la période à venir.

Malgré une légère augmentation de la croissance mondiale au cours de la dernière année, la montée du marché n’est pas l’expression d’une reprise de l’économie mondiale, une décennie après l’éclatement de la crise financière mondiale. Il s’agit plutôt d’un mécanisme permettant un transfert accéléré des revenus vers les échelons supérieurs de la société. Par exemple, le chef d’Amazon, Jeff Bezos, a augmenté sa fortune de 33 milliards de dollars l’année dernière.

Toutes les branches du gouvernement et des institutions financières visent à alimenter la bulle boursière. En premier lieu se trouvent la Réserve fédérale américaine et les autres grandes banques centrales du monde entier. Ils ont injecté environ 15 000 milliards de dollars dans les marchés financiers mondiaux et ont propulsé les taux d’intérêt à des niveaux historiquement bas, offrant les conditions nécessaires aux rachats d’actions et aux fusions financières qui ont joué un rôle si important dans la relance des marchés boursiers.

L’ampleur de ces largesses financières est illustrée par le fait que les banques centrales ont racheté la quasi-totalité des obligations émises par les gouvernements des 10 plus grandes économies mondiales au cours des deux dernières années – un facteur clé pour maintenir les taux d’intérêt près de zéro en termes réels.

Ces politiques représentent un prolongement et un approfondissement du processus amorcé il y a 30 ans en réaction au krach boursier américain d’octobre 1987, lorsque Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine, a garanti que les robinets financiers seraient ouverts pour soutenir les prix des actifs.

La réponse à chaque tempête financière tout au long des années 1990 et au début des années 2000 a été la même : fournir encore plus d’argent pour financer la prochaine vague de spéculations, aboutissant au renflouement des banques après 2008 et la politique d’assouplissement quantitatif de la dernière décennie.

Ces mesures ont été poursuivies parallèlement à la réduction des dépenses consacrées aux services sociaux, ainsi qu’à la santé et à l’éducation. Aux États-Unis, comme dans toutes les autres grandes économies capitalistes, les politiques gouvernementales – quelle que soit la couleur politique du régime au pouvoir – reposent sur des mesures d’austérité visant à transférer la richesse créée par le travail de la classe ouvrière vers les portefeuilles des nantis.

Après avoir distribué une manne aux sociétés et aux ultra-riches sous la forme des plus importantes réductions d’impôts de l’histoire, toutes les sections de l’establishment politique américain sont unies pour développer un programme qui détruit de plus en plus l’approvisionnement de services sociaux.

Le caractère du boom boursier peut être mesuré en comparant la situation avec celle des périodes précédentes.

Au cours des neuf dernières années de « reprise » économique, le Dow Jones Industrial Average a grimpé de 177 pour cent, tandis que le produit intérieur brut américain réel n’a augmenté que de 19 pour cent.

Sur une période similaire il y a 50 ans, entre 1959 et 1968, le Dow Jones n’a augmenté que de 22 pour cent, tandis que l’économie réelle a progressé de 48 pour cent, soit plus du double du taux actuel.

La croissance massive des valeurs boursières s’est produite au cours de la pire « reprise » économique de l’après-guerre, caractérisée par des niveaux d’investissement historiquement bas, une croissance de la productivité en baisse et des salaires stagnants.

La nature parasitaire du boom est attestée par le fait qu’environ un quart de l’augmentation totale du cours des actions est attribuable à seulement cinq des plus grandes entreprises américaines en termes de valeur boursière : Apple, Alphabet (le propriétaire de Google), Amazon, Facebook et Microsoft.

Le trait caractéristique de ces entreprises est que leur accumulation de profit ne provient pas d’investissements dans les usines et l’équipement et de l’emploi d’un grand nombre de travailleurs, comme ce fut le cas par des géants industriels du passé, mais par l’appropriation des richesses à travers les droits de propriété intellectuelle, une forme moderne de rente. Cette forme de parasitisme dépend finalement de la surexploitation des travailleurs en Chine et dans d’autres régions à bas salaires.

Amazon, contrairement aux autres géants de la technologie, a une main-d’œuvre importante. L’augmentation massive de son cours reflète son rôle dans la disparition des petits réseaux de distribution, grâce à une combinaison de pouvoir de marché monopolistique et d’exploitation esclavagiste de sa main-d’œuvre appauvrie.

Il y a un autre aspect, non moins décisif, qui explique l’essor boursier : la suppression de la lutte des classes et la quasi-disparition au cours des dernières décennies des grandes grèves.

Ce n’est pas le résultat d’une incapacité organique de la classe ouvrière à relever les défis auxquels elle est doit faire face. C’est plutôt le résultat du rôle des syndicats et des partis politiques, soutenu par les diverses tendances de pseudo-gauches, qui l’ont dominé pendant des décennies.

Le rôle crucial de ces organisations en facilitant la manne boursière n’est pas le résultat « d’erreurs » ou d’évaluations incorrectes, mais trouve sa source dans leurs intérêts et privilèges matériels, qui sont ancrés dans le maintien du système de profit privé.

Cependant, avec le début de la nouvelle année, il y a des signes que la classe ouvrière se prépare une fois de plus à s’engager dans une lutte intense, comme en témoignent les manifestations de masse en Iran, la dernière grève sauvage des travailleurs de l’automobile en Roumanie et la radicalisation du mouvement ouvrier en Europe et au Moyen-Orient.

Le système de profit capitaliste ne constitue rien de moins qu’un instrument coordonné pour le transfert de la richesse de la société à ses échelons supérieurs et à ses parasites. Il ne peut pas être changé par une perspective de réforme, mais seulement par son renversement et la reconstruction de la société de haut en bas sur la base d’un programme socialiste.

C’est-à-dire, comme Marx l’a dit, qu’il n’y a pas d’autre voie que « l’expropriation des expropriateurs », mettant fin à la propriété privée des moyens de production, et la mise en place d’un ordre socio-économique qui réponde aux besoins humains. La nécessité d’entreprendre le réarmement politique de la classe ouvrière dans la lutte pour cette perspective est la conclusion qu’il faut tirer de la frénésie boursière et de la croissance de la pauvreté et de la misère sociale qui l’accompagne.

(Article paru en anglais le 5 janvier 2018)