Allemagne: Le ministre des Affaires étrangères Gabriel encourage la politique de grande puissance

Par Peter Schwarz
8 décembre 2017

Dans un discours d’ouverture sur la politique étrangère, mardi, le ministre allemand des Affaires étrangères, Sigmar Gabriel, a plaidé pour un éloignement des États-Unis et pour une politique de grande puissance allemande basée sur ses intérêts. Le politicien du Parti social-démocrate (SPD) s'adressait à des experts de haut rang lors du Forum sur la politique étrangère de la Fondation Körber à Berlin.

Ce qu'a dit Gabriel n'était pas complètement nouveau: lui et d'autres hommes politiques allemands importants défendent des idées similaires depuis quatre ans. Mais jamais auparavant l'un d'entre eux n'a articulé le retour de l'Allemagne à une politique de grande puissance agressive aussi ouvertement et clairement.

«La manière dont nous percevons implicitement que le rôle des États-Unis est protecteur – malgré des conflits occasionnels – commence à s'effondrer», a déclaré Gabriel. L'Europe n'est perçue par l'administration américaine que comme «une région parmi d'autres, comme un concurrent et parfois même un adversaire».

Il a expressément souligné que cela resterait le cas, même après le départ de Donald Trump de la Maison-Blanche: «Le retrait des États-Unis ne dépend pas de la politique d'un seul président. Cela ne changera pas fondamentalement même après les prochaines élections.»

L'Allemagne doit défendre ses intérêts avec plus de confiance dans l'avenir, a-t-il conclu. Elle ne pouvait «pas se permettre d'attendre les décisions prises à Washington ou simplement y réagir». Le gouvernement allemand devrait analyser plus froidement où il «a croisé le fer» avec Washington et développer une politique plus indépendante envers les États-Unis.

Gabriel a mentionné les points concrets où l'Allemagne «croise le fer» avec les États-Unis: les sanctions américaines contre la Russie, qui mettaient en péril «nos propres intérêts économiques», la fin imminente de l'accord nucléaire avec l'Iran et la reconnaissance possible par l'administration Trump de Jérusalem en tant que capitale israélienne.

Le monde est devenu «bien plus inconfortable», a déclaré Gabriel. «Nous nous rendons compte maintenant que même avec une grande prospérité économique dans notre pays, il n'y a plus de place confortable pour nous à la marge de la politique internationale. Ni pour nous Allemands ni pour nous Européens.»

L'Europe doit jouer un rôle beaucoup plus important dans l'évolution de l'ordre mondial. «Nous ne devons pas demeurer observateurs dans l’évolution de nouveaux espaces sur lesquels nous ne pouvons pas exercer d'influence», a déclaré le ministre des Affaires étrangères. «Ce n'est qu'en définissant ses propres intérêts et en projetant sa puissance que l'UE pourra survivre.»

Sans une telle projection de puissance européenne, partout où les États-Unis se retireraient, d'autres États occuperont le terrain: la Russie au Moyen-Orient et la Chine en Afrique, a averti Gabriel. Ces pays étaient «prêts à payer une sorte de “taxe de grande puissance” pour leur statut». Ils supportent les pertes économiques et l'ostracisme diplomatique «pour faire preuve de leadership régional et de souveraineté nationale».

Dans ses remarques sur le Moyen-Orient, le ministre allemand des Affaires étrangères a précisé que «projection de puissance» signifiait un usage massif de force militaire. Bien que les États-Unis soient en guerre presque sans interruption depuis 1991, dépensant des milliards, Gabriel s'est plaint du manque d'engagement de «l'Occident» dans cette région stratégique: «Au cours des sept dernières années, l'Occident n'a jamais établi de relation raisonnable entre ses revendications très ambitieuses et les ressources utilisées à cet effet. Au lieu de suivre la devise de Théodore Roosevelt: «Parlez doucement, mais ayez un gros bâton», «notre politique syrienne» était le contraire: «Parlez fort, mais ayez un petit bâton».

À maintes reprises, Gabriel a souligné que les valeurs morales ne devaient pas inhiber la politique de grande puissance de l'Allemagne: «L'orientation selon nos valeurs, comme nous les Allemands aiment à qualifier notre politique étrangère, ne suffira certainement pas à nous affirmer dans ce monde économiquement, politiquement et militairement égoïste».

Il s'est référé en détail au livre récent du politologue berlinois Herfried Münkler sur la guerre de Trente Ans. Dans ce document, Münkler a «sévèrement critiqué le corps des fonctionnaires de la politique étrangère en Allemagne» et a déploré la «“fixation allemande sur la loi comme un moyen de répondre aux défis politiques”, ce qui équivaut presque à un rejet de la réalité». Au lieu d' «analyser impitoyablement» et de «penser politiquement et stratégiquement», notre «regard s'oriente toujours vers “l'horizon des normes et impératifs moraux”.

«Je pense que Münkler met le doigt sur un point sensible», a commenté Gabriel.

Il a exprimé explicitement son admiration pour la politique étrangère de la Chine, qui évolue vers des espaces auparavant «exclusivement déterminés par une présence et des politiques américaines». L'initiative One Belt One Road (la nouvelle Route de la Soie) est «un concept géostratégique où la Chine applique ses principes d'ordre: la politique commerciale, géographique, géopolitique et possiblement militaire». Cela ne visait pas à «accuser la Chine», mais suscitait plutôt chez lui «respect et admiration». Nous, en Occident, pourrions être «accusés de n'avoir aucune stratégie propre comparable».

Dans son discours, Gabriel s'est prononcé en faveur d'une collaboration étroite avec la France, qu'il considère comme force motrice en Europe aux côtés de l'Allemagne. Il a expressément salué les initiatives européennes et la «coopération de défense» du président Emmanuel Macron, souhaitant que «la France devienne un peu plus allemande en matière financière et l'Allemagne un peu plus française sur les questions de sécurité». Par contre, il n'a jamais mentionné l'OTAN dans son discours.

La nouvelle trajectoire de Gabriel marque une rupture avec la politique étrangère des 70 dernières années, dont la base, avec l'axe Berlin-Paris, a été formée par l'alliance avec Washington. L'Allemagne revient à la politique d'avant 1945. À cette époque, elle cherchait à dominer le continent comme «le pouvoir du milieu», pour se battre contre ses rivaux internationaux – la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Russie / l'Union soviétique – ce qui a conduit deux fois à la catastrophe de la guerre mondiale. Avec le retour à l'ancienne politique étrangère, tous les autres fantômes du passé reviennent également.

Au congrès du parti d'extrême droite l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) vendredi dernier, des officiers de droite de l'armée, de vieux aristocrates, des conservateurs nationalistes et des néonazis ont défilé devant les caméras de télévision qui diffusaient le spectacle dégoûtant en direct comme si les crimes de l'histoire allemande ne s'étaient jamais produits. Les dirigeants du parti extrémiste de droite sont invités à s'entretenir avec le président fédéral au Château de Bellevue (le palais présidentiel allemand) au sujet de la formation du prochain gouvernement et sont également courtisés par tous les autres partis. Ils sont nécessaires pour orienter la politique officielle dans son ensemble vers la droite.

Au cours des quatre dernières années, la grande coalition des démocrates-chrétiens et des sociaux-démocrates a massivement amélioré les capacités militaires allemandes, déployé la Bundeswehr (Forces armées) dans de nouvelles missions de guerre, soumis toute l'Europe à une politique brutale d'austérité et a massivement accru la pauvreté et l'emploi précaire en Allemagne même. C'est pourquoi ces partis ont été sévèrement punis lors des élections générales de septembre. Maintenant, encore une fois, une grande coalition doit être formée pour intensifier la même politique.

Dans son discours, Gabriel a formulé le programme de ce gouvernement, dans lequel il devrait rester ministre des Affaires étrangères. Mais ceci n'est pas discuté ouvertement. Au lieu de cela, le public est distrait par des querelles sur les régimes d'assurance civile, un plafonnement des émissions de gaz d'échappement et d'autres questions qui seront jetées aux rebuts de toute façon.

Il y a deux semaines, lorsque les négociations sur une «coalition jamaïcaine» (nommée d'après les couleurs du parti, qui correspondent à celles du drapeau jamaïcain) ont échoué, le Parti de l'égalité socialiste (SGP) a rapporté que les négociations sur la formation d'un nouveau gouvernement avaient lieu «dans les coulisses» dans «ce qui équivaut de plus en plus à une conspiration politique».

«Les élites dirigeantes ne peuvent pas être autorisées à résoudre la crise politique et à établir un nouveau gouvernement entre elles. Le résultat serait un régime autoritaire et de droite, échappant à tout contrôle démocratique, et redevable aux intérêts de l’État capitaliste.» (Le Parti de l'égalité socialiste en Allemagne exige de nouvelles élections)

Cela est maintenant confirmé, et c'est pourquoi le SGP appelle à de nouvelles élections. «Dans les conditions actuelles, c’est la seule manière pour la classe ouvrière d'intervenir dans les événements politiques, faire valoir ses intérêts, et combattre l’offensive politique de l’extrême droite», lit-on dans la déclaration du 23 novembre. «Dans une telle campagne électorale, le SGP lutterait pour un programme qui exprime les intérêts de la classe ouvrière allemande et internationale, pour relier la lutte contre la guerre à la lutte contre le capitalisme, et pour établir une voie socialiste qui permet de sortir de l’impasse dans laquelle l’ordre social actuel se trouve.»

(Article paru en anglais le 6 décembre 2017)